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L'arrivée des premiers soldats français

sur le sol de Corse

casabianca_ajaccio.jpg« Dans cette nuit du 12 au 13, Ajaccio n'a pas sommeil. Enfin, ils arrivent! Une foule énorme les attend. On parle d'escadres, de convois. De la terrasse du Casino, chacun, scrutant la nuit où rougeoient des lueurs sinistres d'incendie, cherche à découvrir les innombrables silhouettes de l'Armada si longtemps attendue.– Ça y est! Voilà le premier! Une forme longue, très basse sur l'eau. C'est le Casabianca, le cher Casa du commandant L'Herminier qui depuis février a déjà touché cinq fois nos rivages. Mais cette fois-ci ce n'est plus l'accueil clandestin sous la menace du feu de l'ennemi. C'est l'accueil triomphal d'Ajaccio offrant son port libéré. Au départ d'Alger, L'Herminier a reçu l'ordre de débarquer une compagnie d'infanterie dans le golfe de Lava au nord-ouest d'Ajaccio. En mer, on ouvre l'enveloppe précisant la mission: s'emparer si possible de l'aérodrome de Campo dell'Oro et en cas d'échec prendre le maquis. Au début de l'après-midi du 12, Alger transmet au Casa le point de rendez-vous fixé par nous et propose à L'Herminier: «Essayez de débarquer à Ajaccio». A 23 heures, le contact s'opère correctement avec notre pilote, mais L'Herminier reconnaît avec stupeur une vedette italienne et il progresse vers le port avec circonspection, en surveillant la sonde. A la balise, le pilote civil du port et le lieutenant de vaisseau de réserve Mené, venus en barque, montent à bord. Une fusillade nourrie éclate. Ciel! s'agirait-il d'un retour offensif des Allemands ? L'Herminier sait la situation fluide: le débarquement initialement prévu sur Bastia n'a-t-il pas été reporté sur Ajaccio. Il bat «en arrière toute» et pointe son canon vers le port. Le pilote et Mené le rassurent: «C'est une manifestation d'exubérance bien compréhensible. Les patriotes en signe d'allégresse ont lâché en l'air quelques rafales de mitraillettes. Ecoutez les hourrah...» Le 13 septembre à 1 h 27 du matin, par la coupée du Casabianca débarquent, derrière le capitaine Manjot, les cent huit hommes du bataillon de choc  qui constituent le premier renfort promis. On attendait des divisions alliées, on accueille une centaine de soldats, mais ce sont des Français. Minutes poignantes. Aux cris de «Vive l'armée! Vive la France!» perçant le chœur triomphal de la Marseillaise, succède le silence religieux des veillées d'armes. Sur les camions du G.M.R. que nous avons rangés à quai, quarante hommes s'entassent et partent renforcer les patriotes de garde à l'aérodrome de Campo dell'Oro. Manjot répartit le reste en petits postes dans les édifices publics. Doudon et moi emmenons L'Herminier dans un bureau de la compagnie Fraissinet. La carte de Corse est déployée. Nous le renseignons sur les forces et l'armement des patriotes, les mouvements et les intentions des Allemands et des Italiens. L'Herminier sait que l'aviation allemande basée à Ghisonaccia a bombardé Campo dell'Oro la veille. II est inquiet pour son bâtiment: – A l'heure qu'il est, ils savent déjà que nous sommes là. Les pruneaux ne vont pas tarder à tomber. Après avoir fait ample moisson de renseignements, il confère secrètement avec Giannesini, rallie le bord, met le Casa à l'abri, en plongée, dans l'axe du golfe et expédie à Alger par radio un message:«Nous considérons que la situation politique et militaire en Corse exige l'envoi urgent d'un représentant du Gouvernement pour prendre en main les affaires civiles et militaires.» Pendant ce temps, à la préfecture, Maillot souhaite la bienvenue à Manjot. Le capitaine des «chocs» refuse de trinquer et déclare: «C'est l'état de siège et c'est moi qui commande.» Nous mettons cette attitude incongrue sur le compte de l'outrecuidance. On l'installe à la poste où fonctionne notre service de renseignements. Les communications avec l'intérieur ne sont rompues qu'avec la région de Bastia. De maints villages occupés, d'héroïques postières donnent au péril de leur vie de précieuses indications sur les forces et les déplacements de l'ennemi. Ce ne sera pas le seul motif d'étonnement des troupes de débarquement. Quand on libérera certains villages du Sud, on y trouvera collée l'affiche du Conseil de préfecture: «Vive la Corse libre et française» équivalant à un ordre de mobilisation générale. Au matin, Le Patriote annonce en termes voilés la grande nouvelle: «Le jour de gloire est arrivé.»

Posted by cabrio2b