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La répression italienne


Témoignage de François Geronimi
Hommage à Jean Nicoli interprété par Antoine Ciosi,
Canti di a Liberta, édition-production Ricordu

[…] Les postures rassurantes de l’Italie en novembre sont vite démenties dès la fin de 1942 par les premières arrestations : le 11 décembre le capitaine Bonifaci qui avait, dès 1941 pris contact avec le 2ème bureau de Marseille est interpellé et il est incarcéré à Rome. En 1943, avec l’installation de l’OVRA et les consignes reçues par les carabiniers, la répression accompagne, suit ou provoque la montée des résistances. Les autorités italiennes ont deux objectifs : éliminer les opposants potentiels à l’annexion espérée, repérer et frapper les résistants déclarés.

Eliminer les notables pro-français et républicains

La première perspective explique les 110 arrestations de notables effectuées de janvier à juillet 1943, sans jugement, sans coopération des pouvoirs publics français. Le préfet Balley est réduit à solliciter des explications qui ne peuvent lui être données puisqu’il s’agit de décisions arbitraires. Ainsi la Corse est-elle privée rapidement d’une partie de ses élites. Les arrestations sont suivies de déportations vers l’île d’Elbe et d’internement au camp d’Albereto. Le récit en a été fait par l’une des victimes, le rédacteur en chef du Journal de la Corse, J.A. Livrelli qui, à l’arrivée des Italiens avait « brisé sa plume ». L’avocat Charles Cancellieri, membre de la S.F.I.O. depuis 1937 après avoir longtemps milité au Parti communiste, est déporté aussi à l’île d’Elbe après avoir subi un interrogatoire assorti de tortures. Dans le camp où ses compagnons le désignent comme leur chef, il montre à la fois ses qualités humaines et ses capacités d’organisation. Quant au sénateur Paul Giaccobbi, mis à l’écart et surveillé depuis le vote de juillet 1940, il est interpellé en février 1943 à Venaco. En mai, le commandement italien consent une concession provisoire au préfet : un internement à Prunelli di Fium’Orbu, sous la surveillance des carabiniers et des chemises noires. Une décision identique est prise à l’égard du directeur du Petit Bastiais Martin Bianconi, du commandant Pierre Silvani, du Bonapartiste Eugène Macchini (le futur maire d’Ajaccio), du professeur Eugène Comiti, et d’André Salini. Au total, 22 hommes dont l’attachement à la France et aux libertés républicaines est connu. Leur déportation est seulement reportée. Ils apprennent qu’elle aura lieu en juin. Cinq d’entre eux, dont Eugène Macchini et Paul Giacobbi, s’évadent grâce à l’aide des habitants de Prunelli et se cachent dans la montagne de Chisa. Une épreuve pour le sénateur dont la santé est précaire. Les autres sont transférés en Calabre au camp de Ferramonti di Tarsia. Ils sont libérés en septembre grâce à l’avance des Alliés.

Mater la Résistance armée

photos_035.jpg1943 est l’année de la répression dirigée contre la Résistance intérieure. Les Italiens ont repéré et éliminé le réseau gaulliste R2 corse de Fred Scamaroni (Voir Gén. Ami N° 15) en mars et avril et comme la plupart des membres de Combat ou de Franc-Tireur s’y étaient ralliés, ces mouvements ont été durement touchés et dès lors les rescapés n’ont d’autre solution pour agir que de rejoindre le Front national lui-même victime d’une répression de plus en plus efficace. Les Italiens n’ont cependant jamais pu contrôler les zones-refuges qui sont la préfiguration des maquis développés sur le continent jusqu’à la Libération. Mais ils les ont localisées et s’y sont livrés à des incursions soit pour intimider et punir des populations estimées complices soit pour trouver des patriotes responsables. Deux membres du front national appartenant au Comité de Petreto-Bicchisano, Jules Mondoloni et André Giusti, sont abattus à Ajaccio le 17 juin 1943 (Voir « la fusillade de la brasserie nouvelle ») (…) Petreto-Bicchisano, située au cœur de la région montagneuse et forestière qui domine le golfe du Valinco, est une commune qui compte un peu plus de 1 000 habitants. C’est le cœur d’une Résistance bien structurée par le Front national. Jean Nicoli y compose avec Tony Ogliastroni le chant des patriotes corses : « A Sampiera » (Voir Gén. Ami N° 20) Le Comité cantonal organise recrutement, actions, stockage d’armes, émissions radio clandestines. Les Chemises noires mettent le feu à la forêt de Valle Mala. Les conditions de la clandestinité sont de plus en plus pressantes. 36 habitants de Petreto-Bicchisano sont arrêtés le 6 juillet. Les trois gendarmes le sont également, accusés de faiblesse, mais ils ne subissent qu’une mutation sur le continent tandis que les civils sont déportés à l’île d’Elbe le 20 août. Le 21 août, en Casinca, les carabiniers cernent la région de Poggio pour repérer la grotte de Porri où se trouvent ce jour-là plusieurs dirigeants de la Résistance intérieure, dont Arthur Giovoni (Voir Gén. Ami N° 11), Paulin Colonna d’Istria (Voir Gén. Ami N° 7) et François Vittori (Voir Gén. Ami N° 13) qui échappent de justesse à l’arrestation.(Voir Gén. Ami N° 11)« Les sangliers imprenables »)

Le tribunal militaire italien

Depuis mars 1943, il y a un tribunal militaire italien à Bastia. Il siège jusqu’au 28 août. Jean Nicoli .(Voir Gén. Ami N° 5) membre du Comité départemental du Front national, originaire de San Gavino di Carbini est arrêté le 27 juin 1943 en compagnie de Jérôme Santarelli (Voir Gén. Ami N° 22). Il est condamné le 28 juillet pour « espionnage militaire » et fusillé le 30. Responsable à l’armement, Nicoli avait déjà échappé de peu à l’arrestation lors de la fusillade du 17 juin à Ajaccio. En 29 audiences, le tribunal a prononcé 70 condamnations dont 53 à des peines de prison éxécutoires en Italie donc assorties de déportation, et 17 condamnations à mort dont huit par contumace. Sur les neuf condamnés in presentia à la peine capitale, trois sont des résistants de l’intérieur. Pour eux, les motifs d’inculpation sont des « actes d’hostilité contre les forces italiennes » et dans le cas de Nicoli, « ‘l’aide à des espions ennemis ». Quant aux autres qui sont des agents en mission de la Résistance extérieure, c’est pour « espionnage militaire » qu’ils sont condamnés. La montée de la violence correspond en effet à la période où les résistants corses accueillent des missions venues d’Alger et débarquées à grands risques par les sous-marins, et où la Résistance corse commence à recevoir des armes parachutées ou transportées par mer. Le durcissement militaire italien persiste après la chute de Mussolini survenue le 26 juillet 1943. La Résistance corse est opiniâtre pendant toute la durée de l’occupation. La population rejette les Italiens. Les prisonniers corses en Allemagne, sollicités en janvier 1943 à l’initiative des irrédentistes, ont refusé d’opter pour la nationalité en échange de leur libération.

Par Hélène Chaubin : « Corse des années de guerre 1939-1945 » Ed. Tirésias,
pp70 à 75
(Les sous-titres sont ceux de la rédaction)
Posted by cabrio2b