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Commémoration de la fusillade de la Brasserie Nouvelle

Avant Petreto Bicchisano dimanche, samedi 16 juin au matin, la population de Santa-Maria Sicchè et celle d’Ajaccio étaient conviées à une cérémonie, organisée dans chacune des agglomérations. A Santa Maria, c’est au cimetière, à côté de la tombe où repose André Giusti que la population s’est retrouvée pour lui rendre hommage.

ceremonie-sta-maria-sicche.jpgceremonie-sta-maria-sicche_2.jpgAprès le dépôt de gerbes, la diffusion de l’enregistrement d’un témoignage de Pierre Coti (autre Résistant recruté par Giusti) et l’allocution prononcée par le maire, Monsieur Dominique Pelloni, c’est par un chant composé et interprété par Michel Solinas, en hommage à André Giusti que s’est achevée la cérémonie (voir bio. d'André Giusti).
Le soir, à l’emplacement où était en 1943 «La brasserie nouvelle», avait lieu la traditionnelle cérémonie en présence de Monsieur Simon Rénucci, Maire de la ville, du Capitaine Larvor, représentant la Légion de gendarmerie de Corse, des représentants de l’Assemblée de Corse et la C.T.C. et des représentants des associations patriotiques et leurs porte-drapeaux.
Antoine POLETTI, membre du bureau national de l’A.N.A.C.R. a prononcé l’allocution suivante :

« Les souvenirs sont nos forces. Ils dissipent les ténèbres. Ne laissons jamais s’effacer les anniversaires mémorables. Quand la nuit essaye de revenir, il faut allumer les grandes dates comme on allume des flambeaux » écrivait Victor Hugo. Alors, merci à tous d’être venus rallumer ce soir le flambeau du souvenir de la fusillade de « La Brasserie nouvelle », le 17 juin 1943.

(...) Je salue aussi la présence de Jacqueline Giusti, la fille d’André, et la présence aussi de Mme Rosette Luccioni-Faggianelli,  dont les parents tenaient à l’époque et en ce lieu « La Brasserie nouvelle » ; Mme Luccioni-Faggianelli elle-même présente le jour de la fusillade. 
Si les Résistants avaient choisi « La Brasserie nouvelle » pour s’y réunir, c’est qu’il savait cette famille acquise à leur cause. La suite des évènements le prouva. André Giusti et Jules Mondoloni ne purent en réchapper mais les pertes auraient été plus lourdes sans l’aide des propriétaires du lieu qui offrirent aux Résistants déjà présents au rendez-vous, une issue communiquant avec leur appartement attenant au bar, afin qu’ils puissent s’enfuir par la rue Fesch. Au nom de Mme Luccioni-Faggianelli, j’associe celui de son frère Damoclès, celui de Néné Franchi, Pierre Orsoni, André Carli et Pierrot Stéfanaggi, tous acteurs rescapés de cet évènement tragique, tous aujourd’hui disparus.
André Giusti et Jules Mondoloni, c’était la Résistance en armes donc, mais dont on ne dira jamais assez qu’elle aurait été moins efficace, parfois impossible, surement plus risquée, si elle n’avait pas été entourée de la complicité de la population, là où elle évoluait. Pour la circonstance, ça limita les pertes sans empêcher toutefois le piège de l’ennemi qui avait éventé le rendez-vous clandestin.

L’écho de la fusillade de la Brasserie nouvelle retentit dans toute la Corse. Ce fut un tournant dans l’opinion insulaire. 

*Certes on savait que des missions venues d’Alger avaient été débarquées clandestinement sur les côtes corses. On n’ignorait pas la mort héroïque de Fred Scamaroni au mois de mars passé. On savait les arrestations et la torture. On faisait le récit de bouche à oreille  des accrochages et affrontements avec l’occupant.
*Certes fin mai 1943, deux semaines auparavant, Le Front national de la Résistance s’était montré au grand jour à Ajaccio, lors des obsèques du résistant Louis Frediani, lâchement abattu.
* On savait tout cela. Mais la fusillade, en plein jour, en ville, - plusieurs morts côté italien,  deux parmi les Résistants - retentit comme « le tocsin de l’alarme » écrit Maurice Choury dans son livre « Tous bandits d’honneur ». Et la répression qui suivit ne fit que grossir les rangs du maquis et attiser dans la population la haine contre l’occupant.

chant-giusti.jpgCes faits survenus il y a près de 70 ans, appartiennent maintenant à l’histoire. Si nous les commémorons c’est d’abord par gratitude pour ceux –soldats avec ou sans uniforme- qui nous ont rendu liberté et dignité. Mais pas seulement  pour cela. La Résistance, ses valeurs, ses idéaux, unissant dans un même combat des courants de pensée aussi divers parlent du présent ; non pas  que nous puissions faire un copié-collé comme on dit aujourd’hui, ce serait  nous fourvoyer surement dans l’anachronisme ou l’usurpation. La connaissance du passé rend plus modestement le présent plus intelligible. Et c’est déjà bien instructif. Comme nous instruisent aussi les témoignages de ceux qui en furent les acteurs.

« Que penseraient aujourd’hui ceux qui ont donné leur vie pour la liberté et la démocratie ? » s’interrogeait un demi-siècle plus tard, en 1993, Arthur Giovoni, un des principaux responsables de la Résistance insulaire, compagnon de la Libération. « Personne n’est autorisé à dire ce qu’ils penseraient, répondait-il. Mais ce que je crois pouvoir dire sans trahir leur pensée, parce que j’ai connu la plupart d’entre eux, c’est que leur combat était pour que la Corse reste terre française. Et deuxièmement, c’était un combat pour les droits de l’homme et du citoyen, pour la Révolution française à laquelle la Corse s’est donnée librement le 30 novembre 1789. Je crois, concluait-il, qu’on peut affirmer cela sans crainte de se tromper». (1)

Soit ! Mais que faire aujourd’hui, presque 70 ans plus tard, de cet héritage patriotique de la Résistance, de son vœu d’une France souveraine dans une Europe unie sur les fondements de cet humanisme qui de la Renaissance aux Lumières a nourri une pensée européenne originale et féconde ? …Une Europe de la pensée et du progrès humain, celle voulue par le programme du Conseil National de la Résistance, à l’opposé de celle de l’argent, du profit, des trusts, des robots que dénonçait, déjà avant-guerre, Georges Bernanos, l’écrivain catholique antifasciste, l’auteur des « Grands cimetières sous la lune ». Bernanos craignait que notre continent devienne un espace sans personnalité et sans âme.  «La civilisation européenne s’écroule, déplorait-il, et on ne la  remplace par rien, voilà la vérité. A la place de ces immenses épargnes accumulées de civilisation, d’humanité, de spiritualité et de sainteté  (Bernanos voulait dire celles accumulées par tous les peuples d’Europe), on offre de déposer un chèque sans provision signé d’un nom inconnu puisqu’il est celui d’une créature à venir. Nous refusons de rendre l’Europe. Et d’ailleurs on ne nous demande pas de la rendre, on nous demande de la liquider. Nous refusons de liquider l’Europe». (2) 

Et comme en écho au propos de Bernanos, le général de Gaulle, un peu désabusé, confiait à Malraux quelques décennies plus tard : «J’ai tenté de dresser la France contre la fin d’un monde. Ai-je échoué ? (…) Il ne s’agit pas de savoir si la France fera l’Europe, il s’agit de comprendre qu’elle est menacée par la mort de l’Europe». (3)

Ce ne sont pas là bien sur paroles d’évangile mais propos à méditer ; des propos qui coïncident ; ce qui leur donne encore plus de résonnance dans les tourments de notre actualité ; des propos qui disent bien ce qui avait été essentiel pour la Résistance et en avait fait le ciment de son unité contre le fascisme. Et on comprend ainsi qu’il n’y a pas d’incongruité à convoquer, pour la commémoration de la mort de deux héros communistes (Giusti et Mondoloni), l’écrivain catholique Georges Bernanos ; ce dernier qui croyait au ciel et ces autres qui n’y croyaient pas, unis pour même idéal –liberté, égalité, fraternité- et réunis dans le même souvenir. A eux tous va notre  reconnaissance et celle de la nation.   Antoine POLETTI 16.06.2012

  1. Interview télévisée pour le 50ème anniversaire de la Libération de la Corse, en 1993.
  2. Cité par Jean-Marie Rouart dans « La France qui s’en va » Ed. grasset. P.228
  3. Cité par André Malraux dans « Les chênes qu’on abat »

 

Posted by cabrio2b