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Francette Nicoli est décédée

Francette Nicoli est décédée à Ajaccio le 17 de ce mois. Le 19 juin, avant que sa dépouille ne soit acheminée vers San Gavino di Carbini, Paul Antoine Luciani, premier adjoint de la municipalité d'Ajaccio a prononcé, au nom des fédérations communistes de Corse, l'éloge funèbre de la défunte.

Chère Francette,
Tu aurais sans doute refusé des funérailles officielles, ponctuées de discours convenus et de formules sans âme… tu as eu quelquefois l’occasion d’exprimer à voix haute un avis clair et tranché sur la question.
Mais tu aurais accepté, sans doute, que, au moment où tu les quittes, ceux qui auront constitué, en définitive, une grande famille pour toi, t’adressent un ultime salut, en signe de connivence fraternelle et affectueuse…

Chère Marie Jeanne,
Cher Monsieur Nicoli,
Mesdames, Messieurs, chers amis,

francette-et-jean-nicoli.jpgUne grande dame vient de nous quitter. La grande famille de la Résistance est en deuil. Ses amis communistes le sont aussi. Ce  deuil collectif s’explique simplement : s’il  fallait résumer en un seul mot la vie et la personnalité de Francette NICOLI,  ce serait «Résistance» ! Toute sa vie a été orientée et inspirée par l’esprit, la mémoire,  les leçons de la Résistance ; les leçons de la Résistance corse, où son cœur a saigné sans doute plus que d’autres, mais aussi celles de toute la Résistance nationale, sans faire de tri entre ses combattants. 
Car Francette Nicoli avait de qui tenir. Fille de Jean NICOLI, reconnu désormais - ce n’est que justice- comme l’une des grandes figures, parmi les plus lumineuses, de notre histoire, elle était entrée en résistance très tôt, mettant ses pas d’adolescente téméraire  dans les pas de son père.  Elle l’a même accompagnée dans les missions les plus périlleuses. C’est elle qui a reçu en pleine face, à 18 ans, à la fin août 1943, l’annonce de son assassinat ! Et elle a continué la lutte, partageant avec ses camarades le souvenir tragique et glorieux de son père.
Francette, à chaque moment de son parcours, s’est vécue comme dépositaire de cette mémoire puissante, mais elle n’a pas été que la fille d’un héros ; elle a eu ses combats propres, au sein du parti communiste ou à côté de lui. Toujours conduite et éclairée par la flamme vivante de la résistance, elle a construit sa vie militante avec la passion et la détermination que sa jeunesse corse lui avait insufflées, refusant toujours ces petits accommodements avec la vérité qui lui paraissaient comme autant de renoncements à l’essentiel. 
Elle quitte la Corse, à la Libération, en 1945, pour continuer à Paris ses études et ses combats. Elle militera longtemps au parti de son père jusqu’à ce que les atteintes insupportables aux libertés, dans les régimes qui auraient dû les protéger, l’incitent à prendre du recul, non avec ses convictions, mais avec certains comportements qu’elle n’acceptait pas.
Dans toutes les discussions que j’ai pu avoir avec elle, elle a toujours revendiqué sa fidélité à l’idée communiste, l’idée et l’engagement de sa jeunesse ; mais elle refusait, et elle n’était pas  la seule, que la cause de la libération humaine  puisse être dévoyée dans la dictature par certains régimes se présentant eux-mêmes comme ceux du socialisme réel… Elle partageait la conviction du poète qui avait écrit dans La nuit de Moscou, en 1956 : « J’attendais un bonheur aussi grand que la mer / Et de l’aube au couchant couleur de la chimère  /… Mais la réalité l’entend d’une autre oreille  / Et c’est à sa façon qu’elle fait des merveilles  / Tant pis pour les rêveurs tant pis pour l’utopie» 
Les incertitudes qui ont suivi les grandes fractures du siècle passé ont conduit chacun d’entre nous à de profondes remises en cause, à engager une réflexion sans concession sur les erreurs et les fautes qui ont pu ternir l’idéal ; mais elles ne nous ont pas conduits à y renoncer. 
Cette fidélité absolue à l’idéal résistant et cette ténacité dans l’engagement  conduiront  Francette à livrer, dans les années 80, un nouveau combat pour la mémoire  de son père. Mais, pour elle, ce n’était pas seulement un devoir de piété filiale – ce sentiment aurait suffi, à lui seul, à justifier son action. C’était aussi une question politique et morale : avec les camarades qui l’accompagnaient, elle estimait à juste titre que les commémorations patriotiques officielles s’éloignaient de plus en plus des véritables motivations de la résistance, laquelle n’avait jamais séparé la libération nationale et la libération sociale. On peut constater aujourd’hui la nécessité et l’utilité des rappels  historiques  et pédagogiques qu’elle a su faire entendre alors.
Les discussions de Francette avec son frère d’armes, dirigeant à 18 ans du parti communiste clandestin, Leo MICHELI, que sa santé empêche d’être là aujourd’hui, ont été, jusqu’au grand âge, d’une grande richesse humaine et politique. Comme d’ailleurs les relations qu’elle a toujours entretenues avec Paul Bungelmi et Albert Ferracci, tous deux disparus comme la plupart de nos anciens. Albert  m’écrivait quelques mois avant de mourir : « Nous ne sommes pas trompés d’idéal, nous nous sommes trompés de chemin ».
Je pense à ces paroles fortes, au moment où il  nous faut dire adieu à Francette, elle qu’une réflexion critique exigeante, et même sourcilleuse, n’a jamais  éloignée de notre idéal. Je pense à elle qui avait accepté de co-présider le comité de soutien au Front de gauche lors des élections territoriales de 2010. Elle ne renonçait jamais. Comme on dit aujourd’hui dans les mouvements sociaux : « Elle ne lâchait rien » !

Mesdames, messieurs,
Tous ceux qui persistent à se revendiquer de la libération humaine ne pouvaient évoquer la personnalité de Francette Nicoli sans rappeler en quelques mots son courage, son engagement, son attachement aux valeurs qui nous sont communes. C’est le message principal qu’elle nous a adressé.
Son message ne suffit pas aujourd’hui, naturellement, à dissiper le chagrin des siens. Je le connais, je le devine et nous le partageons. Nous partageons votre peine : la tienne, Marie Jeanne,  avec qui je travaille depuis longtemps et pas seulement à la mairie d’Ajaccio, celle de tes filles et de leurs familles ; la vôtre, monsieur Nicoli, celle de votre fils et de sa famille, et les vôtres aussi, tous ceux que je ne peux pas nommer et qui êtes dans l’affliction. A tous ses parents de San Gavino et d’ailleurs, à tout le monde résistant… A tous, je voudrais dire que la fierté d’avoir connue Francette, de l’avoir fréquentée et aimée, cette fierté l’emportera tôt ou tard sur le chagrin.

Seul demeurera le message, car Francette vivra dans nos  cœurs. 
Et nous retiendrons cette force d’âme qui était la sienne et qui est la marque des grands caractères. Nous en retiendrons la leçon : comme elle, sur l’essentiel, nous ne lâcherons rien !
Adieu Francette ! La terre de San Gavino où tu retournes près des tiens te sera  légère, toi qui as su l’honorer.

Posted by cabrio2b