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Jean Nicoli : le maître d’école résistant

C'est au pied de l'immeuble où il a été arrêté qu'a lieu tous les ans, le 30 août, la traditionnelle cérémonie de l'anniversaire de la mort de Jean Nicoli ; et ce, en présence des autorités civiles et militaires, et de la population toujours aussi nombreuse malgré le temps qui passe. C'est Jean Alesandri, Ami de la Résistance, qui avait l'honneur cette année de prononcer l'allocution qui suit pour rendre hommage à ce héros et martyr de la Résistance ainsi qu'à ses compagnons d'armes.

Le résistant héroïque

jean-nicoli_afrique.jpgIl est de tradition de rappeler ici le parcours résistant de Jean et je ne dérogerai pas à la règle. Mais je voudrais surtout vous livrer ma réflexion sur l’origine de son engagement.L’engagement de Jean Nicoli est certes, sans aucun doute, politique ; mais je pense qu’il est beaucoup plus que cela et qu’il remonte à bien avant. J’y reviendrai.C’est en 1936, lors du Front Populaire, que l’instituteur Jean Nicoli s’engage en politique. Il est enthousiasmé par le programme du gouvernement de Léon Blum, en particulier par les actions sociales et la politique en direction de la jeunesse menée par Jean Zay, ministre de l’Education nationale et des Beaux-arts, et Léo Lagrange, secrétaire d’Etat aux sports et à l’organisation des loisirs. Il va alors adhérer au parti socialiste. Quelques années plus tard, fin 1942, il rejoindra les rangs du parti communiste après l’occupation de la Corse par les troupes italiennes et participera activement à la Résistance au sein de l’organisation résistante : le Front National.Très vite, ses qualités sont remarquées : son courage, sa détermination, son charisme, mais aussi et surtout ses capacités d’organisateur. Il a la charge d’une mission de première importance, l’armement des résistants. Jean est partout, ici recrutant des combattants, là remontant le moral de ceux qui faiblissent, mais surtout organisant à travers toute la Corse, dans les conditions les plus périlleuses, la réception et la distribution des armes venues d’Alger par les parachutages ou le sous-marin « Casabianca ». Bien entendu, cette intense activité n’échappe pas à l’occupant qui finit par le repérer et l’arrêter le 27 juin 1943 dans cet immeuble de la rue de Solferino, avec trois autres résistants, Jérôme Santarelli, mon maître d’école, Jacques Bonafedi et Pascal Nicolaï.La suite, vous la connaissez, hélas ! La torture, mais le silence, le procès et la condamnation à mort, puis la dramatique exécution à Bastia. Jean ne se laisse pas faire et refuse d’être fusillé dans le dos. Il veut mourir en faisant face à ses bourreaux. Ceux-ci vont s’acharner sur lui et le décapiter. Quatre jours plus tard, les exécutions capitales sont suspendues. Jean ne verra pas cette libération pour laquelle il a tout donné.

Un engagement humaniste et républicain

Pour essayer de comprendre cet engagement et ce comportement héroïques, j’ai lu et relu beaucoup d’écrits le concernant ; ses propres textes d’abord, les plus révélateurs, mais aussi les différents témoignages de ses camarades de combat ou des ses collègues enseignants. Et j’en suis arrivé à cette conclusion : Jean le Résistant est, je ne dirais pas le fils,  mais le frère, de Jean l’Enseignant.Jean Nicoli est un pur produit de l’Ecole Normale de la République. Adolescent, il est repéré par ses maîtres  pour ses capacités. Ils le préparent et le présentent au concours de l’Ecole Normale d’Instituteurs. Le jeune homme est reçu et devient donc instituteur. L’Ecole Normale, c’est bien sûr pour nombre de jeunes, les ruraux en particulier, l’ascenseur social républicain, celui du mérite vrai, mais c’est surtout l’institution qui forme ceux qui vont porter partout le message et les valeurs de la République : les instituteurs.Et combien je regrette  que ce mot ait disparu aujourd’hui de notre vocabulaire.
Ouvert aux autres, désireux de connaître le vaste monde, Jean Nicoli choisit d’enseigner dans les colonies. Il est envoyé au Soudan français, l’actuel Mali. Et, à 26 ans, c’est  fort des valeurs dont il s’est imprégné à l’Ecole Normale qu’il s’engage dans la bataille pour l’instruction et l’éducation  des enfants d’Afrique puis de Corse.
La lecture des textes concernant cette période établit clairement l’engagement humaniste et républicain du jeune instituteur. Jean instruit et éduque. Et quand la cloche sonne la fin du cours, il ne cesse pour autant sa mission. Le militant associatif prend aussitôt le relais de l’instituteur et multiplie les activités éducatives. On peut affirmer que Jean est, dans de nombreux domaines, un précurseur.Par exemple, dès 1930, alors que les mots d’écologie et de développement durable sont parfaitement inconnus, Jean Nicoli crée à Sikasso où il exerce, une «  Société des Amis de l’Arbre ». Ses buts, je cite : « Reboiser, protéger l’arbre, organiser tous les ans une fête de l’arbre, faire aimer l’arbre ». Chaque adhérent a l’obligation de planter au moins un arbre, qui d’ailleurs porte son nom, et s’engage à le soigner et le protéger. Une grande pépinière est créée ; la pratique de la greffe est enseignée. Des tournées régulières d’évaluation de l’état des arbres sont organisées. Jean, en homme de la terre qu’il est, a vite compris que la nature n’est pas inépuisable et que l’homme a le devoir d’en gérer les ressources avec raison.Autre exemple : les vertus du sport. Entre 1925 et 1933, Jean Nicoli crée dans chacun des postes où il est nommé, Kayes, puis Sikasso et Mopti, une « Société Sportive » et organise pratique des sports individuels ou collectifs et compétitions avec tous ses élèves mais également tous les jeunes de sa région,  Européens et Africains  sans distinction. Il préfigure ainsi la pratique du sport au service de l’éducation populaire qui sera mise en œuvre en 1936 par Léo Lagrange.Toutes ses activités n’empêchent pas Jean de voir la réalité de l’exploitation coloniale. A la différence de beaucoup d’autres, il reste lucide, courageux et surtout attaché aux principes moraux qui lui ont été enseignés.  Il cherchera à réformer le système et sera souvent aux côtés des Africains pour les soutenir de son mieux face aux injustices dont ils peuvent être victimes.Rentré en Corse pour raison de santé, il va enseigner peu de temps dans son  île. Là encore, il fait preuve d’une grande modernité en préconisant, dès la fin des années trente, l’enseignement du fait régional. Je cite : « Faire développer l’enfant dans son milieu. L’enseignement de la géographie et de l’histoire doit aider à l’éducation juste de l’enfant. La géographie et l’histoire de son village, de sa région, de la France ensuite. Connaissant son pays, il s’attachera à lui, l’aimera et , de proche en proche, s’attachera à tous ces pays qui dépendent l’un de l’autre et qui forment la Grande Patrie ». C’est ce qui se fait aujourd’hui avec bonheur dans les classes de nos écoles de Corse, mais l’affirmer en 1938 était tout simplement visionnaire.Cette activité intense fait que Jean néglige sa santé. Elle ne sera sans doute pas étrangère au fait qu’il sera contraint de cesser son métier avant l’heure et être réformé après une opération en 1938. Mais, s’il n’enseigne plus, Jean n’en  poursuit pas moins sa réflexion. Et il nous livre, en cette veille de la guerre, une pensée forte sur la Morale et l’Ecole.

La Morale et l’Ecole

J’ai choisi trois courtes citations sur : la Morale, le Maître et l’Ecole.
 La Morale : « La morale est la science du Devoir (mot que Jean Nicoli écrit avec un D majuscule). C’est parce que nous sommes sujets du Devoir que nous avons des droits. Vouloir s’affranchir des devoirs, c’est courir à la perte des droits et à l’esclavage, de même qu’il ne peut y avoir de liberté sans autorité, sans discipline. Les mots ne sont rien à l’école : il faut, en morale surtout, des exemples, des habitudes. L’école doit donc tendre à former des volontés, des caractères, des personnalités fortes, bardées du solide bon sens de leur milieu, de la boue du »pays » aux pieds et de fortes mains de travailleurs ».
Le Maître : « Le rôle de l’école primaire, c’est le rôle du maître. L’école sera avant tout ce qu’est le maître. Le maître doit avoir une culture large et une forte conscience, bien concevoir la noblesse de son rôle, avoir la conviction ferme que le bien de l’enfant est dans telle voie bien définie. Il faut que le maître soit inondé de ces vérités. La morale doit être respirée dans sa classe. Elle doit émaner de lui, de sa conduite, de sa parole. La parole morale ne porte que chaude, sortie de l’âme et du cœur ».
L’Ecole : « Le maître doit créer une ambiance morale dans son école. Cette ambiance mettra l’esprit dans d’excellentes conditions pour prendre de bonnes habitudes. Un mot peut avoir une grosse portée, dit à tel moment, et dans de telles conditions. La morale doit être vécue, elle doit être même active. La morale doit être faite à tout instant et surtout aux bonnes occasions. La morale se fait à tout moment de la journée, et au sujet de n’importe quelle matière. On doit vivre la morale dans la classe. La morale doit se sentir comme on sent la bonne cuisine. L’enfant en sera imprégné, pénétré et son âme s’habituera à cette belle ambiance de morale vécue ».
Alors, mesdames et Messieurs, quand on lit ces lignes, tout devient clair. On n’est pas surpris par la suite des événements qui apparaît comme une évidence : Jean l’Enseignant, c’est sûr,  aux jours sombres et à l’heure du choix, deviendra inéluctablement jean le Résistant.
Et j’ai l’intime conviction que ce parcours, avec les personnalités propres à chacun, enseignant ou non, a dû être celui de tous celles et ceux qui ont refusé de baisser la tête après la défaite et qui ont dit NON.  Et tous ces héros, car c’est bien le nom qu’ils méritent, n’ont pas fait que se battre contre l’occupant, chacun avec ses armes, que ce soit un fusil ou une plume. Ils ont, en plus, malgré la dureté du moment, l’angoisse de l’arrestation, de la torture et de la mort, trouvé encore  le temps de réfléchir et surtout, trouvé le temps de rêver ; de rêver à ce que sera la vie après l’obscurité. Et ils ont rédigé un ensemble de propositions, un programme pour essayer d’approcher le bonheur, le programme du Conseil National de  la Résistance. Ils en ont fait un petit livret qu’ils ont imprimé. Et ils lui ont donné un titre, tout simple, mais magnifique. Ils l’ont appelé : « Les jours heureux ». Oui, eux qui vivaient dans le noir ont quand même trouvé le temps de rêver aux jours lumineux.  Un exemple, toujours à propos de l’école. Ils ont proposé, je cite : « La possibilité effective pour tous les enfants de France de bénéficier de l’instruction et d’accéder à la culture la plus développée, quelle que soit la situation de fortune de leurs parents, afin que les fonctions les plus hautes soient réellement accessibles à tous ceux qui auront les capacités requises pour les exercer et que soit ainsi promue une élite véritable, non de naissance mais de mérite, et constamment renouvelée par les apports populaires ».
Alors, à eux tous, je veux dire un poème. Ce poème , Jean Nicoli a dû le connaître, le lire et le relire et,sans doute même, le réciter à ses élèves, car il a été écrit et publié dans les années trente par le grand poète et dramaturge Bertholt Brecht. Je crois qu’il résume parfaitement l’état d’esprit de Jean et de tous ses compagnons.
Ce poème s’intitule : Eloge de l’étude.

Apprends le plus simple ! Pour ceuxDont le temps est venuIl n’est jamais trop tardApprends l’ABC. Cela ne suffit pas maisApprends –le ! Ne te rebute pas à la peine !Commence ! Tu dois tout savoir !Tu dois t’emparer du pouvoir.
Apprends, homme dans l’asileApprends, homme dans la prisonApprends, femme dans la cuisineApprends, femme sexagénaire.Va à l’école, toi qui n’a pas  de logisDeviens savant, toi qui a froidToi qui a faim : prends un livre : c’est une arme !Tu dois t’emparer du pouvoir
Questionne ! N’hésite pas camarade !Ne t’en laisse pas raconterContrôle toi-mêmeCe que tu ne sais pas toi-mêmeTu ne le sais pas !Vérifie la factureCar c’est toi qui doit payerPose le doigt sur chaque lettreDemande : comment est-elle arrivée ici ?Tu dois t’emparer du pouvoir.
Voyez-vous, j’ai le sentiment que Jean, le maître d’école-résistant aura eu plaisir à entendre à nouveau ce poème.Et encore une fois, en ce jour de si triste anniversaire, je voudrais, au nom de tous ceux qui sont présents ce soir, mais aussi de tous les autres, qui ont peut-être oublié ou qui ne savent pas, dire à Jean et à tous ses frères et sœurs d’armes : ce soir, nous qui vous devons tant, nous vous saluons et nous vous disons à nouveau : MERCI.

Jean Alesandri
Membre de l'ANACR 2A
Président de la FALEP
Posted by cabrio2b