Arezki Gabriel MAOUDJ, une histoire singulière de la colonie française en Algérie.
Gaby Maoudj, un nom algérien et un prénom qui ne l’est pas ; Gaby, le diminutif de Gabriel. Explication : Maoudj, parce que son père Mohamed Ben Saïd Maoudj était né lui-même Algérien ; un orphelin pris en charge à l’âge de 13 ans par une famille protestante européenne qui volens nolens lui instille -au « goutte à goutte » dira Gaby – la religion protestante, délaissant ainsi l’Islam. Il remplissait dès lors les conditions pour acquérir la nationalité française. Il l’obtint en effet le 25 décembre 1916. Ainsi quand naît son fils Gaby, le 2 octobre 1920 à Tizi Ouzou, son père Français l’étant déjà depuis deux ans, il l’est ipso facto. On connaît cas semblable en la personne de Jean El Mouhoud Amrouche, le poète dont la famille était convertie au catholicisme.
Parcours militaire de Gaby Maoudj durant la Seconde Guerre mondiale.
Incorporé aux Chantiers de Jeunesse n° 104 le 26 février 1942 libéré le 16 octobre 1942 à Djidjelli. Affecté le 21 janvier 1943 au 3/411 DCA (Défense Contre les Aéronefs- Défense aérienne du territoire), puis muté en mai 1943 au 36ème Groupe des Forces terrestres Antiaériennes (F.T.A.). Il est embarqué le 30 octobre à Alger sur le croiseur « La Jeanne d’Arc » et débarqué à Ajaccio le 1er novembre 1943. Il quitte la Corse à Ajaccio le 22 août 1944 sur le US LST (Landing Ship Tank) n° 1020 et débarqué à Cavalaire le 23 août 1944 pour participer au débarquement de Provence commencé le 15 août. Il remonte tout le Rhône et participe aux opérations de la Trouée de Belfort du 14 novembre jusqu’à la fin du mois (du 14 novembre à la fin du mois 1.300 combattants tués, 4.000 blessés, et plus de 1.500 soldats évacués pour gelures). La campagne de Gaby Maoudj continue en Alsace de fin novembre jusqu’au 9 février 1945 et s’achève en Allemagne occupée où il restera du 18 mai au 20 octobre 1945. Il est démobilisé par le Groupement des F.T.A. le 9 novembre 1945.
Gaby Maoudj, un libérateur Kabyle. La Corse et Jeannette Santoni sur son itinéraire.
Gaby Maoudj a 21 ans lorsqu’il débarque à Ajaccio, en octobre 1943, avec un bataillon de défense anti-aérienne. Il passera une année en Corse, principalement à Ajaccio, avant de poursuivre la guerre jusqu’en Allemagne. Retour en Algérie, mais Gaby a noué des relations en Corse et il s’y est plu – comme un air de Kabylie et il y reviendra pour accomplir une promesse, celle qu’il se sont faite avec Jeannette dont il a fait la connaissance à Ajaccio. « J’ai été conquis par ma femme et le pays » dira-t-il plus tard. La guerre finie il reviendra en Corse et il l’épousera.
En effet, c’est à Ajaccio que Gaby Maoudj a rencontré Jeannette Santoni native de Zonza. De fin novembre 1943 au 20 août 1944 les deux jeunes gens ont vécu leur amour. Et se sont retrouvés à Paris en juin 1946 pour se marier le 22 août 1946 dans la capitale française. Durant ces deux années, une abondante correspondance témoigne des moments vécus pendant la guerre. Le tout relaté avec une grande pudeur, ses carnets, eux, beaucoup plus explicites quant à la dureté et l’absurde de la guerre…
L’interview de Gaby Maoudj réalisée par Florence Antomarchi pour « La Corse dans la Seconde Guerre mondiale. Images et témoignages
Vous débarquez à Ajaccio, en octobre 1943, vous souvenez-vous de vos premières impressions ?
La beauté du golfe d’Ajaccio… et la tristesse des enfants. Vous savez, pour moi, la Corse c’était la France, dont on nous avait fait une image très sombre : la misère le marché noir. Et nous voilà en Corse ! C’était encore pire, surtout dans les villes. Quand nous avons débarqué, plein de gosses nous attendaient qui demandaient de la nourriture, des friandises. On était harcelé par les enfants. C’est mon premier souvenir, tous ces enfants déshérités.
Quelle était l’ambiance et la vie au quotidien dans Ajaccio ?
Là, on a été mêlé à la population pendant plusieurs mois. Et on a été chouchouté, c’était magnifique. J’étais jeune, j’avais vingt et un ans, les jeunes filles étaient adorables. Et en dehors de nos missions militaires on ne pensait qu’à s’amuser. Les gens étaient très accessibles.
C’est à cette période que vous rencontrez votre future femme ?
Un copain avait été à Palneca et, au retour, il avait redescendu Jeannette et sa sœur qui travaillait au ravitaillement à Ajaccio. Là-haut, elle faisait du troc, elle amenait du lait, on lui donnait de la farine de châtaigne, de l’huile d’olive. C’est comme cela que nous nous sommes rencontrés…
Quelque temps après nous avons été mis au repos un mois à San Gavino di Carbini. Je me souviens de ce geste que le village a fait pour le 14 juillet : chaque famille a pris un militaire pour le déjeuner, et là je tombe sur une famille magnifique : tout le mois elle m’a accueilli pour le repas. Là, j’ai vraiment retrouvé la Kabylie : la structure des villages accrochés partout, et puis le manque d’eau, d’électricité. Rien de comparable avec la richesse des villages de l’Algérois. C’est comme les gens. Il y avait un accueil qui n’a rien à voir avec ce qui se passe maintenant. C’est vrai qu’il y avait de la misère mais on mais on ne manquait de rien et tout se partageait. Il y avait beaucoup d’affection pendant cette période.
Le fait d’être Kabyle, de venir d’Algérie n’a jamais engendré de la discrimination ?
Ah, non pas du tout ! C’était ça le contraste incroyable pour nous ; en Algérie, chez nous, on était mis à part, et en arrivant ici, on était considéré comme les autres. Cela nous a beaucoup impressionnés. Ça nous a fait réfléchir sur ce qui se passait en Algérie. En France, où nous avons été aussi très bien accueillis, nous n’avons pas eu la même impression parce qu’une fois là-bas, on bougeait tout le temps. Mais ici, nous sommes restés presque un an, on a presque eu le temps de s’installer.
Comment s’est passé la démobilisation ?
Après la Corse, je suis parti jusqu’en Allemagne et pour la démobilisation j’ai failli devenir fou. Il a fallu manifester pour pouvoir rentrer ! Après nous avoir convaincus du mérite de notre engagement pour la libération de la France, nous avons dû nous battre pour être rapatriés en Algérie. Et ce fut à bord d’un moutonnier, le Djebel Aurès. Nous nous faisions vraiment jeter : maintenant, ils n’ont plus besoin des Africains.
En arrivant, on a été accueilli par des hommes en arme, installés dans des GMC, emmenés à la citadelle et fouillés ! Comme des prisonniers ! J’avais un sentiment de dégoût. Après tant d’années. Entre-temps il y avait eu le massacre de Sétif. Nous tous, nous avions découvert un tas de choses pendant la guerre, on était considéré à égalité avec les autres. Et, là, il fallait rentrer au douar et reprendre les vieilles habitudes. Avant de partir, je travaillais dans un atelier industriel et pour pouvoir y retourner on m’a demandé de repasser un examen ! J’étais outré mais bon ça s’est passé comme cela, j’ai travaillé six mois et dès que j’ai eu une place de bateau, je suis parti sans laisser d’adresse. Ces six mois ont été un calvaire. Dans les bals, dès que tu avais un faciès algérien – et même si tu étais habillé impeccable -, les jeunes filles ne voulaient pas danser… alors on allait boire.
Moi, je suis parti. En plus j’étais amoureux. J’ai retrouvé Jeannette, on s’est marié au mois d’août. Nous ne sommes retournés en Corse qu’en 1951. Quand je suis arrivé à Paris en 1946, je croyais être libéré, mais j’ai été remis à ma place. C’est à Paris que l’on m’a fait comprendre que j’étais « l’Arabe de service ». Par rage, je me suis lancé dans le syndicalisme, à la CGT. Ça a duré vingt-cinq ans. Avec beaucoup de responsabilité. Même les petits chefs disaient aux copains « Vous n’allez pas vous faire commander par un « bicot ». J’ai fait du bon boulot, et on a fait des grèves !
Est-ce que vous pensiez à la Corse, est-ce que vous aviez envie d’y retourner ?
Ah oui ! J’avais été conquis deux fois : par ma femme et par le pays. La première fois qu’on est parti pour les vacances, en 1951, on est resté deux mois au village, c’était formidable. Et pourtant notre mariage avec Jeannette a dû être le premier mariage « mixte » ici. J’étais le phénomène, la curiosité. Au début la famille n’a pas très bien réagi, mais la personnalité a fait le reste. Après on est revenu tous les ans. Même si ma femme était moins enthousiaste que moi. Il faut dire qu’avant, la vie dans les villages en Corse était particulièrement dure pour les femmes. Même pour la retraite, elle aurait préféré aller dans le Var, c’est moi qui ai insisté. La mort de ma femme, en 1974, a été un tournant. Je suis allé m’installer tout à fait au village. Petit à petit la vie a repris. Maintenant je vis entre le village et Porto-Vecchio
Est-ce que vous pensiez à la Corse, est-ce que vous aviez envie d’y retourner ?
Ah oui ! J’avais été conquis deux fois : par ma femme et par le pays. La première fois qu’on est parti pour les vacances, en 1951, on est resté deux mois au village, c’était formidable. Et pourtant notre mariage avec Jeannette a dû être le premier mariage « mixte » ici. J’étais le phénomène, la curiosité. Au début la famille n’a pas très bien réagi, mais la personnalité a fait le reste. Après on est revenu tous les ans. Même si ma femme était moins enthousiaste que moi. Il faut dire qu’avant, la vie dans les villages en Corse était particulièrement dure pour les femmes. Même pour la retraite, elle aurait préféré aller dans le Var, c’est moi qui ai insisté. La mort de ma femme, en 1974, a été un tournant. Je suis allé m’installer tout à fait au village. Petit à petit la vie a repris. Maintenant je vis entre le village et Porto Vecchio.
Vous êtes Kabyle, Français, Corse ?
Je suis Kabyle. Je suis Français par les circonstances de la vie de mon père. Il s’était fait naturalisé en 1916, pour avoir des droits, les Algériens, eux n’avaient aucun droit… Je me sens plus Corse que Français, et les gens ne croient pas que je sois Kabyle. Tout le monde ici, m’appelle Santoni – c’est le nom de ma femme- ou « Gaby ». Personne ne m’appelle Maoudj. Je me sens bien, je sens qu’on m’aime. Le seul problème c’est qu’il ne faut pas dépasser l’épaule. Et la discrimination que j’ai vécue en Algérie et à Paris je ne l’ai jamais ressentie ici. Maintenant, je vais vous dire, Corse, Kabyle, Français… Moi je suis un homme ! On est bien de quelque part, mais à part ça…
Post Scriptum
Une lettre datée du 27 juillet 1944 à Jeannette Santoni illustre son attachement à sa future épouse, à la Corse, miroir de sa Kabylie et un moment de l’histoire dans une Corse pas encore entièrement libérée.
« […] J’espère te revoir dans ce Zonza, car tu sais les jours passent bien vite, le départ semble imminent. Sûrement dans le courant de la semaine prochaine. Avant-hier soir, je suis monté à Zonza où j’ai eu l’heureuse surprise de voir Bébé ton cousin qui fait une cure de grand air. Le plaisir de se revoir surtout si inattendu fut réciproque. Nous nous sommes promenés toute la soirée ensemble. Je suis redescendu (à San Gavini di Carbini là où il campait) à 11 heures dans la fraîcheur de la nuit. Je ne me suis pas aperçu des quatre kilomètres, quoique fatigué des deux journées passées. En effet nous avons fait des manœuvres pendant deux jours à Propriano, elles ont été assez dures. Faut pas se plaindre des jours plus mauvais doivent venir. Mardi après-midi nous avons fait bénir par l’évêque d’Ajaccio les quatre camions du groupe. Il y a eu une manifestation touchante à Zonza. Nous avons défilé. Ensuite devant le Monument aux Morts, notre commandant a fait un discours, l’évêque a dit son petit mot et nous a bénis à tous. Toute la population zonzaise a assisté, elle nous a applaudis de bon cœur. De toute la Corse je n’ai jamais senti autant d’hospitalité, d’affection que dans cette région où la mentalité est vraiment charmante. Il me manque plus que ta présence pour compléter tout le bonheur que j’éprouve à vivre dans ces châtaigniers. […] Après nous avoir convaincus du mérite de notre engagement pour la libération de la France, nous avons dû nous battre pour être rapatriés en Algérie. Et ce fut à bord d’un moutonnier, le Djebel Aurès.
Danielle Maoudj, sa fille.