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SAUVER JEAN NICOLI.

Jean Nicoli

Jean Nicoli est arrêté le 27 juin 1943 avec Jérôme Santarelli à Ajaccio. Ils sont incarcérés à la caserne Battesti jusqu’à leur transfert, le 26 août 1943, à la caserne Watrin de Bastia. S’ils n’ont pas identifié Santarelli, en revanche il savent qui est Jean Nicoli, connu pour être un haut responsable de la Résistance. Plusieurs tentatives de faire  évader Jean Nicoli sont donc étudiées par ses camarades. D’abord, durant son incarcération à Ajaccio, en prenant un officier italien en otage afin de l’échanger contre sa libération. Puis durant son transfert d’Ajaccio à Bastia où siège le Tribunal Militaire Italien. Et enfin, dernière occasion après le jugement, durant les deux jours qui séparent la sentence du tribunal et l’exécution.

1/ Durant son incarcération à Ajaccio. Deux projets avaient été étudiés : un en Haute-Corse, l’autre en Corse du Sud. Dans le nord et le sud de l’île, obéissant à la direction du Front National de la Résistance, ordre a été donné de capturer un officier italien, un otage qui pourrait être échangé contre la libération de Jean Nicoli. Dans le nord, le témoignage est celui d’Albert Gherardi un des responsables du F.N. de la région Centre1interview au Petit Bastiais n° 131 du 08.08.2001. Un plan d’évasion avait été concocté avec les cheminots : “La mission consistait à tendre une embuscade sur la route d’Ortiporio, sortie sud de Campile. Hélas, nous avons attendu trois jours en vain ». Dans l’extrême sud, une autre tentative n’a pas plus de succès. Les faits sont rapportés par Albert Ferracci. Deux commandos sont constitués ; le premier sous la conduite de Vincent Giovangigli pour un guet-apens sur la route de Bacino, un autre sur la route de l’Ospédale, sous le commandement de Julien Milanini. Echec ! Il était prévu que l’officier italien devait être transféré à Alger par  le sous-marin Casabianca, le 10 mars à Canella, près de Solenzara, en attendant de le négocier en échange de Jean Nicoli.

2/ Durant son transfert d’Ajaccio à Bastia où Jean Nicoli sera jugé. Jérôme Santarelli témoigne2interview au journal “U Ribombu. L’opération consistait en une opération commando qui devait arrêter le train qui transportait Jean Nicoli, entre Tavera et Bocognano. Le projet fut sans doute éventé et Jean Nicoli fut, lui, transporté dans un camion  bâché sous haute protection.

L’exécution de Jean Nicoli.
Source : BD Vendetta E. Gyre et M. Choury.

3/ Ultime tentative, entre la sentence et son exécution ; organiser son évasion sur la scène où avait été dressé le poteau d’exécution. Un colonel des « Chemises noires », Cagnoni, avait promis à la Résistance de le faire libérer ou évader. Cagnioni  avait  été désigné pour conduire le peloton d’exécution. Mais en fait – Cagnioni suspecté  ? – la basse besogne qui devait lui échoir est confiée au sous-officier Ottone. L’historien et journaliste Fabrizio Carloni, dans son livre consacré à la Corse3Fabrizio Carloni. L’occupazione italiana della Corsica. Ed. Mursia 2016. P. 109 rapporte le témoignage de l’adjudant-chef Ottone, commandant le peloton d’exécution :

“…avant l’exécution, un des derniers jours d’août, le sous-officier Ottone apparu au témoin [un jeune bastiais] Gérard Comte, […], très préoccupé parce que, confia-t-il au garçon, « il craignait que lui soit confiée la tâche de commander un peloton d’exécution pour fusiller des patriotes français ».

En effet, les heures qui suivirent, « Gérard vit passer devant la villa un camion bâché à l’intérieur duquel étaient des militaires chargés de l’exécution. Une fois la sentence exécutée, Ottone confia à notre témoin [Gérard Comte], que le condamné était mort en criant à ses justiciers : ‘Vous me fusillez dans le dos parce que vous n’avez pas le courage de me regarder. Vive la France !’ (Voi mi fucilati in la schiena perché non avete il coraggio di guardarmi. Viva la Francia !) ».

Ce faisant, Jean Nicoli a tenu la promesse faite dans une lettre signée avec Michel Bozzi, adressée à ses codétenus la veille de son exécution : “Nous mourrons en Corse français et le procureur du roi l’entendra de ses oreilles“. Ce dernier défi, les fusilleurs le lui font payer : le corps de Jean Nicoli est décapité et son corps portait les traces de mutilation à l’arme blanche.

Antoine Poletti

LIENS :  Le témoignage de Jérôme Santarelli sur les conditions de leur arrestation.

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Prisonnier à la caserne Battesti (Ajaccio).

Le témoignage de Gérard de Castelli1archives familiales.

Le régime de la garde mobile était le suivant pendant mon séjour : à quatre dans une cellule aux dimensions approximatives suivantes 3 M² : 2,40 m. X 2,10m., un bas flanc en bois de 2, 40 m X 2 m., une petite fenêtre de 0,40 m X 0,25 m. Aucune autre lumière que celle donnée par ce soupirail. Comme meuble, rien d’autre que le bas flanc ; aucun ustensile n’est autorisé, seule une gamelle, une cuillère, un quart.

Nous étions enfermés à longueur de journée et ne sortions de cellule que trois fois per jour, cellule par cellule pour nous rendre au cabinet : à 8 Heures à 14 Heures à 21 heures. Nous étions obligés en dehors de ces heures de satisfaire nos besoins dans nos gamelles ou nos quarts. Il nous était défendu de détenir aucun objet d’aucune sorte, ni peigne, ni brosse à dents, ni cigarettes, ni allumettes, ni crayon, plume, papier imprimé ou blanc. Une couverture, c’est tout.

Comme nourriture, le matin une demi-louche de café, à 11 heures, midi ou une heure 10 ou15 grammes de pain et 10 ou 15 grammes de fromage ; le soir à 19 Heures ou 20 heures, une louche de soupe : eau bouillie avec deux rondelles de courgettes, une feuille de blette, 14 à 16 pâtes (coudes), c’est tout.

Aucune hygiène. Nous devions faire notre toilette à la sortie du matin (8 Heures) mais généralement il n’y avait pas d’eau et il m’est arrivé d’être contraint de demeurer trois jours sans pouvoir me lever si ce n’est en prélevant l’eau nécessaire d’une ration pour boire.

A mon avis, là où nos geôliers firent preuve des plus vils sentiments c’est lorsqu’ils nous forçaient à laisser les portes des cabinets ouvertes pendant nous effectuions nos besoins naturels. Par cette façon de procéder ils cherchaient à noue avilir et à nous faire perdre toute dignité humaine car des femmes qui étalent détenues avec nous, pour se rendre aux lavabos mis à leur, disposition ou en revenir étaient obligées de passer devant nous alors que leurs moments de sortie coïncidaient avec les nôtres.

Le régime de la prison était fixé par le lieutenant Riollo et le capitaine Parenti, tous deux des carabiniers Royaux. Il était appliqué par le brigadier RUFFINI.

Rajout manuscrit : « Le régime des prisons de Bastia, que ce soit celui de [la caserne] Vautrin ou de [la caserne] Marbeuf étaient très humains, si ce n’est la vermine (punaises, poux, puces) en grande quantité ».

Gérard de Castelli.

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Sous l’occupation, une gendarmerie républicaine

Ecusson 2024 gendarmerie en Corse

 

Le lieutenant-colonel Susini, commandait en 1946 la Légion de gendarmerie de la Corse. Pour le Comité d’histoire de la seconde guerre mondiale, il a rédigé une note sur l’action de ce corps sous l’occupation. En voici le texte intégral, tel qu’il figure aux archives départementales de la Corse à Ajaccio.

Dès le début de l’occupation, le commandement italien se rendit compte que, à l’instar de la population civile, la gendarmerie lui était sourdement hostile. Au mois de décembre 1942, il lui enleva, par la force, ses armes automatiques, ne lui laissant que son armement individuel avec quelques munitions. Et peu de temps après, il fit enlever, également par la force, les armes déposées par les civils dans les casernes de gendarmerie, armes qui n’ont plus été restituées à leurs propriétaires. 1C’est sur ordre de l’occupant que le préfet avait prescrit à la gendarmerie de faire remettre par les habitants de l’île toutes les armes en leur possession. L’application de cette mesure fut, dans les faits, très limitée. D’une part, les gendarmes avaient conseillé aux Corses de ne présenter que des armes hors d’usage ; d’autre part, les armes en état avaient été mises en lieux sûrs par leurs propriétaires, pour être sorties au jour “J”. Les armes remises à la gendarmerie qui avaient été entreposées dans la région de Corte, firent l’objet d’une vente aux enchères dans les années 70. Au printemps de 1943, des modifications furent envisagées à l’assiette de quelques postes, brigades et sections, modifications qui n’entraînaient pas une augmentation des effectifs, mais simplement le renforcement de certains postes importants à obtenir par la suppression d’autres postes moins chargés. Le commandement italien ne voulait voir dans ces modifications, commandées par l’intérêt du service, que la création d’unités étoffées des points sensibles. Il fit intervenir son gouvernement et l’ordre fut donné de ne pas procéder à ces aménagements d’effectifs.

Les Italiens avaient fait venir en Corse, outre d’autres éléments de police, sept à huit cents carabiniers, commandés par un général, assisté d’un, puis de deux colonels. Les effectifs de la gendarmerie dans l’île atteignaient à peine cinq cents gendarmes, commandés par un lieutenant-colonel.

Malgré les clauses de l’armistice, le commandement italien ne voulut pas de garde mobile en Corse, et celle-ci dut quitter l’île dès le début de 1943. Après ce départ, le bruit courut que la gendarmerie allait subir le même sort, et que son départ était envisagé. Les Italiens renoncèrent toutefois à prendre cette mesure, qui aurait été interprétée comme le prélude de l’annexion de la Corse à l’Italie, ce qui n’aurait eu pour résultat que d’exaspérer un peu plus une population dont ils n’ignoraient pas les sentiments à leur égard.

UN SI PRÉCIEUX FICHIER.

Au printemps de 1942, des officiers d’une commission italienne, au cours d’un de leurs déplacements, furent hués et sifflés à leur passage à Ghisonaccia. Atteinte au prestige “del valoroso esercito !”. Le gouvernement de Vichy, saisi par Rome, demanda, par télégramme, des explications. En ma qualité de commandant de gendarmerie à Bastia, je dus me rendre à Ghisonaccia, enquêter, fournir un rapport… Pour éviter des représailles, je m’efforçai de minimiser l’incident, le mettant sur le compte de gamins ayant l’habitude de siffler au passage des cars et des voitures automobiles… Certes, le commandant de la section de gendarmerie de Ghisonaccia, prévenu du passage de la commission n’avait pris aucune disposition pour en assurer la protection. La faute commise fut sanctionnée par huit jours d’arrêts, avec sursis, sanction pour la forme, qui au lendemain de la libération fut considérée comme une référence en faveur de celui qui en avait été l’objet, l’adjudant Laurelli, promu au grade supérieur.

Le 11 novembre 1942, seul officier supérieur de gendarmerie à Bastia, j’appris l’arrivée des troupes d’occupation, alors que les bâtiments qui les transportaient étaient en vue dans le port. Le choc fut terrible. Ce n’était pas tout à fait le moment de s’abandonner, et sur-le-champ, de ma propre initiative, je pris les mesures destinées à protéger certains éléments de la population.

Chaque officier, chaque commandant de brigade détenait dans son bureau la liste des personnes considérées comme suspectes par le gouvernement de Vichy (gaullistes, communistes, républicains, FP, etc.), la liste des hommes de tous-grades dégagés d’obligations militaires – leur total dépassait 7.000 – que la gendarmerie avait reçu ordre, en 1940, de recruter et d’organiser en unités dites de “Garde territoriale” pour, éventuellement, combattre avec les troupes régulières stationnées dans l’île, en cas de débarquement ennemi. L’armistice survint peu après et ces hommes n’eurent, à part certaines surveillances du littoral, aucun rôle à jouer. Mais plus tard, ils constituèrent, avec les militaires rendus à la vie civile par la démobilisation, les groupes de combat qui devaient participer, pour une très large part, à la libération de l’île. (Il détenait aussi) les listes d’Italiens domiciliés en Corse, considérés comme suspects, et qui avaient été arrêtés à la déclaration de guerre par l’Italie, en juin 1940, pour être relâchés à la signature de l’armistice. En ce qui concerne ces (dernières) listes, ce qui avait de l’importance, c’étaient les rapports qui les accompagnaient. Ils contenaient des déclarations de patriotes corses sur l’activité anti-française de ces Italiens. Toutes les arrestations – 500 environ – avaient été opérées par la gendarmerie. Et, bien que les autorités italiennes n’aient jamais fourni de précisions, il n’est pas douteux que beaucoup de plaintes portées contre la gendarmerie pendant l’occupation ont été inspirées par les Italiens incarcérés n’attendant que l’occasion de se venger2À Petreto-Bicchisano, trois gendarmes furent lors de la grande rafle, arrêtés, emprisonnés et internés sur le continent : Louis Fortin, Ange-Marie Giovanni et Ange-François Pozzo di Borgo. Enfin, chaque officier avait en sa possession des documents concernant la mobilisation, la défense de la Corse, d’autres documents, de tous ordres, du plus grand intérêt pour l’occupant s’il parvenait à s’en saisir…

AVEC LES RÉSISTANTS.

Je décidai de les faire détruire, dans un court délai – 2 heures avant le débarquement -. Ceux détenus à Bastia furent brûlés, en ma présence, dans la cour de la gendarmerie. Pendant que l’ordre était donné, par téléphone, aux 60 postes de gendarmerie de détruire, immédiatement, sans en faire l’énumération, toutes les pièces secrètes en leur possession…

C’est surtout pendant les six derniers mois de l’occupation que les incidents se multiplièrent. Aux nombreuses arrestations opérées, aux mesures dolosives et humiliantes répondaient les attaques des patriotes contre les troupes d’occupation. Personnellement, pendant l’occupation, au moment de la libération, j’ai eu des contacts fréquents avec les résistants. En particulier, le chef de bataillon Pietri, grand officier de la Légion d’honneur, l’organisateur de la résistance dans le sud de la Corse, était porteur d’un papier, portant ma signature, prescrivant aux militaires de la gendarmerie de lui prêter leur concours. C’est ainsi que des gendarmes de la région de Sartène, Levie, Zonza furent blessés par les Allemands, septembre-octobre 1943, ainsi que d’autres, dans l’accomplissement de leur mission, dans la région de Bastia.

Au mois d’août 1943, un parachutage d’armes est effectué près du village d’Ocana. Deux gendarmes se trouvaient sur les lieux, aidant à l’enlèvement du matériel par la population. Les deux gendarmes firent l’objet d’une plainte de la part du commandement italien. Saisi du dossier de l’affaire, je fis traîner l’enquête en longueur, et ne pris aucune sanction contre les gendarmes qui, le mois suivant, après la signature de l’armistice, furent félicités. […] Trois de mes officiers ont été décorés de la Légion d’honneur à titre exceptionnel pour services rendus à la Résistance, ce chiffre n’ayant été atteint par aucune légion de la France métropolitaine. Sans parler des nombreuses “Croix de guerre” et autres récompenses décernées à d’autres gendarmes, sur la proposition de leur chef, (signataire de ce rapport). […] On a soutenu dans la presse et devant les tribunaux que les fonctionnaires n’auraient pas dû assurer leur service sous le règne de Vichy, car il impliquait la collaboration avec l’ennemi. La question est controversée. Toutefois, ce reproche ne saurait être adressé aux fonctionnaires, civils ou militaires, qui, souvent au péril de leur vie, ont, par des prodiges d’adresse et de courage, servi leur patrie et leurs compatriotes, et qui ont droit au titre de résistants3Dans sa “Libération de la Corse”, le général Gambiez écrit (p. 93): “Presque partout la gendarmerie aidera la résistance, l’adjudant Labussière deviendra autour de Bonifacio chef d’un réseau de renseignements sur les déplacements ennemis, avec les gendarmes Gonalch et Mortier; l’adjudant-chef Paganelli, les gendarmes Carbone, Cornu et Oustry, combattront à la libération. La police forme aussi les résistants à ses méthodes”. De son côté Maurice Choury rapporte que dans la région de Moita, un pilote trompé par des feux de berger, largue les containers d’armes sur le village et non sur le terrain prévu. Un cylindre tombe près de la gendarmerie. Le brigadier le restitue au chef des patriotes.

Lieutenant-colonel SUSINI

1/C’est sur ordre de l’occupant que le préfet avait prescrit à la gendarmerie de faire remettre par les habitants de l’île toutes les armes en leur possession. L’application de cette mesure fut, dans les faits, très limitée. D’une part, les gendarmes avaient conseillé aux Corses de ne présenter que des armes hors d’usage ; d’autre part, les armes en état avaient été mises en lieux sûrs par leurs propriétaires, pour être sorties au jour “J”. Les armes remises à la gendarmerie qui avaient été entreposées dans la région de Corte, firent l’objet d’une vente aux enchères dans les années 70.

2/ À Petreto-Bicchisano, trois gendarmes furent lors de la grande rafle, arrêtés, emprisonnés et internés sur le continent : Louis Fortin, Ange-Marie Giovanni et Ange-François Pozzo di Borgo.

3/ Dans sa “Libération de la Corse”, le général Gambiez écrit (p. 93): “Presque partout la gendarmerie aidera la résistance, l’adjudant Labussière deviendra autour de Bonifacio chef d’un réseau de renseignements sur les déplacements ennemis, avec les gendarmes Gonalch et Mortier; l’adjudant-chef Paganelli, les gendarmes Carbone, Cornu et Oustry, combattront à la libération. La police forme aussi les résistants à ses méthodes”. De son côté Maurice Choury rapporte que dans la région de Moita, un pilote trompé par des feux de berger, largue les containers d’armes sur le village et non sur le terrain prévu. Un cylindre tombe près de la gendarmerie. Le brigadier le restitue au chef des patriotes.

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Libération de la Corse. Des Américains aussi ?

L’armée américaine et la libération de la Corse. Une contribution oubliée ?
En septembre et octobre 2023 on commémorera le 80ème anniversaire des combats pour la libération de la Corse. On apprend par le journal Corse-Matin du 30 novembre que la réalisatrice Catherine Sorba saisira l’occasion de cette anniversaire décennal pour apporter « un indispensable éclairage » sur la contribution des Américains (U.S.A.) à la libération de l’île. On avait déjà beaucoup appris sur la présence des troupes américaines en Corse durant la Seconde Guerre mondiale lors de la parution de deux ouvrages écrits et abondamment illustrés par Dominique Taddei1USS Corsica et We Corsicans. Dominique Taddei. Editions Albiana. Parus respectivement en 2003 et 2016. Il était donc tout indiqué que Catherine Sorba sollicite son concours mais pour autant, on est perplexe face à la révélation qu’il fait au quotidien régional : « A l’évocation de l’année 1943, on parle surtout du Bataillon de Choc et des tabors marocains. On oublie trop souvent que les Américains sont arrivés à Ajaccio dans la nuit du 13 septembre [1943] en même temps que le Bataillon de Choc. 700 commandos américains se sont ensuite installés à Ile-Rousse […]. »

Selon Dominique Taddei, ces commandos auraient donc débarqué à Ajaccio le même jour que les premiers soldats venus d’Alger : 109 hommes du bataillon de choc convoyés par le sous-marin Casabianca commandé par Jean L’Herminier. Ce 13 septembre, en effet, à une heure du matin, il est avéré que les « chocs » français ont débarqué à Ajaccio devant une foule en liesse. Mais pas d’Américains ce même jour. Le général Gambiez2La Libération de la Corse. Général Gambiez. Hachette littérature. 1973. P. 189signale leur arrivée en septembre, sans préciser le jour : « en même temps que le major-général Peake arrive aussi sous les ordres du major Coone avec comme adjoint le capitaine James Pitteri, un petit commando de l’armée des Etats-Unis, formé d’Américains d’origine italienne spécialement entrainés pour l’attaque des avions au sol, des chars et des convois ». Selon le commandant Lepotier3Cap sur la Corse. Commandant Lepotier. Ed. France Empire. P. 315 (Annexe III), ce commando est arrivé six jours plus tard, le 19 septembre à 1 heure du matin, acheminé en Corse par deux contre-torpilleurs saisis aux Italiens et passés sous commandement américains : le Legionare et l’Oriani qui ont débarqué 400 hommes et 20 tonnes de matériel.

Arrivée du s-m Casabianca à Ajaccio le 13.09.43. Couverture de la biographie de J.L’Herminier

Les Alliés : tout pour le front italien.
Apprenant l’insurrection corse, le général Giraud sollicite l’aide des Américains pour soutenir les insurgés. Les Anglo-Américains très préoccupés par un débarquement difficile dans le sud de la botte italienne ont refusé catégoriquement. Il lui opposent que tous les efforts des Alliés doivent être concentrés pour le débarquement en Italie : « Tous les plans de transports, rapporte Giraud, ont été établis dans ce but. On ne peut modifier ces plans et distraire des bateaux pour une affaire non préparée qui risque de tourner au désastre » [….] « Les appréciations de certaines hautes autorités militaires anglaises et américaines sur le commandant en chef français sont dénuées d’aménité (sic). »4Cap sur la Corse. Commandant Lepotier. Ed. France Empire. P. 86. Certes, les raisons d’abord invoquées par le commandement allié n’étaient pas dénuées de fondement ; la navigation maritime, au large des côtes sardes et corses était risquée à cause d’une présence allemande forte de son aviation et de ses sous-marins. L’armée allemande avait donné la mesure de sa pugnacité en coulant le cuirassé italien Roma, le 9 septembre, au large de l’île d’Asinara, sur la côte ouest de la Sardaigne, entraînant la mort de 750 hommes – c’était pour se venger de la capitulation de son ex-allié rendue publique la veille. Il fallait donc craindre la menace allemande ; elle faisait courir le risque d’être coulé à tout navire de surface qui se hasarderait aux larges des côtes sardes et corses. Et au surplus, la tête de pont, Ajaccio, libérée le 9 septembre n’était pas sûre de l’être encore à l’arrivée des secours ; les Allemands sont toujours présents en Corse et en Sardaigne, et lourdement armés ;  et on s’interroge sur le comportement de l’armée italienne, hier encore alliée aux Allemands.

Puis, les Alliés se ravisent.

La prudence commandait d’envoyer d’abord un sous-marin. Ce fut le sous-marin Casabianca, arrivé le 13 septembre à une heure du matin. Opération réussie. Ce premier contact assuré, l’état-major français ose alors un transport par des navires de surface mais à l’allure rapide. Il dépêche alors deux contre-torpilleurs, le Fantasque et le Terrible, qui naviguant à 38 nœuds, environ 60 km/h, avec 500 hommes à bord, accomplissent un vrai raid, aller-retour, des côtes algériennes vers la Corse. Opération réussie. Et avant même les Américains, le 19 septembre, arrivent trois autres navires de surface français. Dans ce laps de temps, les Français acheminent, depuis l’Algérie, 1.200 hommes, 125 tonnes de munitions et 7 tonnes de farine. Bravant le danger, et sans l’ aide des Alliés, les Français avaient réussi à établir la liaison entre la Résistance intérieure et la France Libre. Ces premiers jours d’incertitude passés, la situation a bien changé : la Résistance, avec parfois le concours mesuré d’unités italiennes, a accompli des prouesses, notamment dans l’Alta Rocca d’où elle a chassé les Allemands au prix de durs combats. A Ajaccio, la tête de pont est plutôt consolidée. Alors, l’état-major allié, jusque là réticent, se ravise et envoie à son tour deux contre-torpilleurs saisis aux Italiens vaincus : Legionare et Oriani, avec à son bord le commando James Pitteri. Au total 400 hommes selon Lepotier5Cap sur la Corse. Commandant Lepotier. Ed. France Empire. p. 315 auxquels s’ajouteront quelques hommes de l’OSS – combien ? – parachutés à Sagone.

Que sont devenus les Américains arrivés en Corse ?

Monument de Barchetta

Pourquoi ne trouve-t-on pas ou si peu de traces du commando américain pendant les combats de la libération ? Rien ou si peu dans les ouvrages, articles et documents parmi les plus connus6Principales sources bibliographiques : Outre deux ouvrages déjà cités : “La Corse à l’épreuve de la guerre”. Hélène Chaubin. Ed. Vendémiaire. “Corse des années de guerre”. Hélène Chaubin. Ed. Vendémiaire. “D’Alger en Corse, comme correspondant de guerre”. Léo Palacio. La Corse dans la Seconde Guerre mondiale. Ouvrage collectif. Ed. Albiana. P. 172. “Mémoires du général Von Senger und Etterlin”. Ibid, ci-avant. P. 187. “Flottilles secrètes en Méditerranée”. Sir Brooks Richards. Ed. MDV. Pas de traces non plus dans les rapports écrits ou téléphonés reçus au standard téléphonique d’Ajaccio7A la réception il y a Maurice Choury, un des responsables du Front national, et Paul Conte-Devolx, un attaché militaire qui avait constitué un petit réseau de Résistance. Les rapports émanent des dirigeants locaux du F.N. et les gendarmeries, parfois aussi par la receveuse ou le receveur des postes, ou encore l’instituteur et l’institutrice du village. C’est vrai que l’intégration des hommes du commando dans les unités combattantes françaises, a rendu leur présence moins visible. Seul est mentionné par les historiens le commando James Pitteri (31 hommes). Et il y a bien eu trois morts américains lors des combats à Barchetta8Le lieutenant Gordon a été décoré de la Légion d’honneur avec palmes, Grosso et Maselli la Bronze Star Medal (médaille de l’Étoile de bronze) qui est une décoration des armées des États-Unis. Elle est la quatrième plus haute distinction pour bravoure, héroïsme et mérite. Leurs noms ne figurent pas sur le monument aux morts.— un oubli à réparer. A titre de comparaison : les troupes françaises de l’opération Vésuve (6.000 hommes engagés) ont eu 75 morts et 12 disparus, les Résistants 110 homme tués et les Italiens ont déploré 242 morts selon le Gl Gambiez9La participation, même mesurée, de l’armée italienne (estimée à 20 % des 80 000 hommes  présents) est souvent mésestimée. Selon le général Magli, 637 d’entre eux seraient morts durant les combats de la libération.


Quelle était la mission des Américains ?
  Une mission militaire, avec principalement l’opportunité d’installer une base arrière pour les combats en Italie. Mais plus encore une mission politique puisqu’ils envoient un commando de l’OSS (devenu la CIA après guerre), le Bureau de renseignements du gouvernement américain. Préoccupations politiques des Américains : 1/ Prévenir toute velléité hégémonique des communistes pour l’après-guerre, 2/ Instituer l’AMGOT, un gouvernement militaire d’occupation par les Anglo-Américains, le même qui a été réservé aux vaincus de la guerre (comme l’Italie par exemple). Les dollars avaient déjà commencé de circuler en Corse. Et 3/ Saisir cette opportunité de la libération de la Corse pour tenter de rétablir la légitimité du général Giraud, mise à mal depuis la création du Conseil National de la Résistance qui ne reconnaissait que celle du général de Gaulle. On espère en savoir plus après ces recherches que nous promettent la réalisatrice et Dominique Taddei à qui vont peut-être s’ouvrir des archives ignorées, ou insuffisamment exploitées jusque-là. Wait en see.

                  A.Poletti

 

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Les femmes dans la Résistance en Corse

Avant d’aborder le sujet proprement dit, à savoir ce que fut la Résistance des femmes en Corse, il faut s’entendre sur le mot Résistance. Pour sûr, si on ne tient pour résistantes que les femmes qui ont porté une arme ou fait le coup de feu, on ne trouvera que peu de résistantes en France et aucune en Corse connue à ce jour. La photo de cette jeune fille corse avec une arme à la main, ça fait cliché mais ça ne dit pas la vraie résistance des femmes en Corse, une résistance pas moins honorable que celle des hommes.

Qu’ entend-on par Résistance durant la Seconde guerre mondiale ?

On ne peut apporter une réponse bien tranchée, à plus forte raison de tenter une définition pour appréhender un phénomène complexe faisant l’objet de multiples interprétations depuis la fin de la guerre. Ce sujet nourrit de nombreux débats, thèses, colloques et parfois des polémiques.  Contentons-nous d’esquisser les contours et de donner un contenu à ce qu’on nomme Résistance afin de discerner la place qu’y ont pris les femmes. Une résistance féminine qui a eu du mal à se faire jour dans l’histoire et la mémoire après-guerre à cause d’une vision  de la résistance limitée à la seule sphère de la lutte armée, excluant de fait la Résistance civile, celle précisément où prend relief celle des femmes. Ce qui a fait dire, à juste raison, à Lucie Aubrac que c’est grâce aux femmes que “la Résistance a pu gagner en extension et en profondeur.”

Signe des temps, positif : en 2009, pour le centième anniversaire de sa naissance, Danièle Casanova a reçu un hommage national au Sénat. En 2015, Germaine Tillon et Geneviève de Gaulle-Anthonioz sont entrées au Panthéon. Et bientôt ce sera au tour de Simone Weil ; même si dans cet hommage la figure de la résistante se confondra avec l’image de la de victime juive du nazisme et celle de la femme politique qui mena un dur combat pour le droit à l’avortement.

Quelle évolution ! Il y a eu seulement 6 femmes parmi les 1038 Compagnons de la Libération. Pour l’Ordre de la Libération, voulu par le Général de Gaulle, c’était la quasi-seule Résistance militaire, et celle des Forces Françaises Libres particulièrement, qui prévalait. Et ceci explique cela. Une plus juste évaluation des effectifs féminins résulte du recensement des titulaires de la carte du Combattants Volontaires de la Résistance (CVR) attribuée après guerre par un organisme officiel à ceux et celles qui en faisaient la demande ; une plus juste évaluation mais ces  chiffres restent discutables quand même. (Voir dans l’encadré),

En effet, ce statut de CVR et les révisions successives des critères d’attribution de la carte (cinq lois adoptées entre 1945 et 1992) ont été un enjeu politique mettant aux prises les associations d’ A.C. – principalement gaullistes et communistes – qui siégeaient dans les commissions locales chargées de  donner leur avis pour l’attribution de cette carte, chacune des associations essayant de grossir ses propres effectifs au détriment des autres.

Au fil des ans, on passera d’un statut d ‘A.C. C.V.R. placé initialement dans le sillage des A.C.  de 14/18 – donc purement militaire – , à un statut qui fait place aussi à la Résistance en tant que phénomène social et politique de masse.  À une vision militaire et élitiste, privilégiant la résistance extérieure des réseaux  et des F.F.L. s’opposent les courants politiques, pour qui la résistance fût aussi un processus social, civil et politique qui donne du résistant, et surtout de la résistante, une image moins héroïsante mais bien réelle.

Sans avoir des contours et un contenu aussi nets que la Résistance militaire plus facile à appréhender, pour autant, la résistance civile fût une réalité qui ne peut être minorée ou ignorée, tant il est vrai que celle-ci, la militaire n’a été possible et n’a pu produire tous ses effets que grâce à celle-là, la résistance civile qui la entourée d’une aire de complicité de la population. “…la Résistance fut un processus social, elle n’a pu exister, vivre et se développer que dans la dynamique des liens tissés dans et avec la société française.” (Dictionnaire historique de la Résistance). Et fait remarquable en Corse, cet amalgame “Résistance-réseau-militaire” et “Résistance-mouvement – civil ” s’est réalisé au sein d’une même organisation, le “Front national de lutte pour la libération et l’indépendance de la France”, qui après l’échec de la mission gaulliste Sea Urchin de Fred Scamaroni  a servi de structure d’accueil de la plupart des courants de pensée, à l’exception notable d’un groupe de résistants organisé sous les ordres du commandant Pietri  en Alta Rocca qui a toujours refusé l’hégémonie du F.N. parce que d’obédience communiste…. Et ce malgré la participation au plus niveau de la direction du F.N. de l’envoyé militaire de Giraud, Paul Colonna d’Istria et de Henri Maillot, cousin du général De Gaulle.

Au terme de ce long préambule, on comprend mieux la nécessaire réévaluation de la Résistance civile et par conséquent, parce qu’elle lui est corrélée, une réévaluation de la place qu’y ont pris les femmes. C’est d’autant plus nécessaire en Corse où les armes et la chose militaire exercent traditionnellement une certaine fascination.

Quelle fût donc la résistance des femmes ? Quelle a été l’importance de leur participation , quantitativement et qualitativement?  Et dans quelle proportion par rapport aux hommes ?

Par nature, puisque la Résistance était clandestine, on ne tenait pas de registres des effectifs, pas plus qu’on rédigeait de procès-verbal de réunions ou de compte rendu d’opérations de résistance. Moins on produisait d’écrits, moins on s’exposait à l’ennemi. Mais ce sera un handicap pour écrire l’histoire de la Résistance plus tard. Alors, de quelles sources disposons-nous en Corse pour tenter de répondre à cette question ?  Principalement du recensement des titulaires de la carte C.V.R., des témoignages et des quelques documents et rapports émanant des responsables de la Résistance et des rapports de gendarmerie.

Combien étaient-elles ces femmes C.V.R., dans quelle proportion avec les hommes ?
Réponse :  7 % de cartes C.V.R. femmes en Corse. Moyenne nationale 10 % (Cf. l’étude d’Hélène Chaubin et celle d’Angèle Catellaggi (Voir infra)
Même avec la vision d’une Résistance élargie à la société civile, ça paraît peu eu égard aux témoignages recueillis après-guerre. Mais il faut insister sur les limites de ce recensement des C.V.R. parce que, outre le titre honorifique que conférait la carte, elle ne donnait, dans l’immédiat après guerre un réel avantage matériel (pour la retraite) que pour les femmes ayant un statut professionnel reconnu qui de ce fait étaient les plus motivées pour la demander.

Parmi celles qui auraient pu y prétendre beaucoup n’ont jamais demandé cette carte de C.V.R. La mentalité de l’époque inclinait à penser que cette reconnaissance était imméritée. L’historien Olivier Wieviorka, observant les statistiques nationales, fait remarquer que si les femmes ne constituent, au plan national, que 10 % des titulaires de la carte des C.V.R., elles représentent 14 à 15 % du total des déportés, de France pour fait de Résistance. Il conclut donc que l’effectif résultant du recensement  des femmes C.V.R. aurait dû être plus important. (O. Wieviorka. “Histoire de la Résistance. Ed. Perrin 2013. Pp. 429 et svt.)

N.B. :  Pour la Corse, un tel rapprochement des déportées femmes résistantes par rapport aux hommes n’est pas pertinent : une seule femme, Mme Lorenzi, a été déportée en Autriche + cinq autres, condamnées par le Tribunal militaire italien à la déportation en Italie, pour plus de 450 hommes déportés. La répression italienne n’a pas frappé aussi brutalement que la répression allemande ; c’est vrai particulièrement pour les femmes, on le verra avec le cas de Louise Simonpietri.

Pour bien évaluer la contribution des femmes à la Résistance il faut prendre en considération aussi la condition des femmes avant-guerre, tant en ce qui concerne les droits économiques et sociaux que les droits  politiques : elles étaient trop sous-politisées avant guerre pour qu’on ait pu espérer d’elles un plus grand engagement  dans la Résistance. Olivier Wieviorka affirme même que les entrées en résistances des femmes “dépassèrent largement, en proportion, les engagements politiques souscrits durant l’entre-deux-guerres.” […] Il conclut donc à …un “sur-engagement” féminin parce que écrit-il “Le contexte social, politique et culturel rendait de toute évidence leur engagement plus ardu, ce qui ne signifie pas pour autant qu’il fût mineur, compte tenu des obstacles qui se dressaient pour qu’elles rejoignent l’armée des ombres.” […] Surmonter les épreuves qui culturellement prévenaient l’engagement [cela] supposait des personnalités bien trempées“. (Ibid.O. Wieviorka).

La condition des femmes avant-guerre, un frein à leur engagement

Incontestablement, c’était plus facile  pour les femmes qui avaient un métier et pour celles qui avaient fait des études, qui étaient donc dans une stratégie d’émancipation. C’est vrai pour Madeleine Ettori, la compagne d’André Giusti  qui avait travaillé à Paris, pour Madeleine Pinelli, Antoinette Carlotti, et Marie Stéfanini, Rose Ferracci (toutes institutrices), Renée Pagès, Emma Choury, Jéromine Benielli, Laurence Chavigny, sa sœur. Autre exemples : même si elles n’ont pas résisté en Corse, citons pour illustrer cette corrélation entre niveau d’études-travail avec l’engagement, le cas bien connu de Maria De Peretti (médecin) et Danièle Casanova (Dentiste), toutes deux exerçant à Paris.

Mais ces cas individuels de femmes professionnellement “émancipées” ne doivent pas cacher la réalité statistique des conditions socioprofessionnelles qui sont un frein pour l’engagement des femmes en Corses. Ça entretien une mentalité dont le journal “La jeune corse” donne un aperçu. Le 25 mai 1941 il titre sur “Le culte du foyer, de la mère, ange gardien de la famille inscrit au fronton des  demeures de l’île”. (Cité par H. Chaubin) Ce confinement de la femme dans la sphère domestique cadre parfaitement avec le rôle assigné à la femme par le régime de Vichy. Mais on verra que c’est aussi “par et autour” de la femme que s’est articulée la quotidienneté de la Résistance. De nécessité, elles on fait vertu.

Les femmes étaient en situation d’infériorité par rapport aux hommes parce qu’elles avaient un moindre taux d’activité et un taux d’alphabétisation élevé. En Corse plus particulièrement. Selon Hélène Chaubin, (“Femmes dans la Résistance méditerranéenne, l’exemple de la Corse et de l’Hérault)
Le  taux d’activité
(activité déclarée et recensée)
*La part des femmes dans la population active en Corse est de 24 % pour une moyenne nationale de 34 %.
* Par rapport au continent, le taux d’activité des femmes en 1936 est de 13,6 % en Corse. (moitié moins que la moyenne nationale des femmes).
* Par rapport aux hommes dont le taux d’activité est de 44% en Corse, celui des femmes est 3 fois plus faible.
Le taux d’analphabétisation
en 1936 (personnes de plus de 10 ans.
*18 % (1/5) pour les femmes en Corse (moyenne nationale : 4,4 % = 1/20)
*11,6 % (1/10) pour les hommes en Corse (moyenne nationale : 3,5 % = 1/30)

Ces constatations faites, il ne faudrait toutefois pas conclure que la Résistance a été surtout le fait de femmes instruites ou/et ayant eu un métier reconnu. La conscience, la lucidité et le jugement politique n’ont pas été – le facteur déterminant de l’engagement Résistant. Combien de femmes illettrées  – ou peu s’en faut –  , combien de femmes ne sachant parler que la langue corse ont donné l’hospitalité à un Résistant en danger, apporté de la nourriture ou un message au maquis, transporté des tracts, fait le guet, organisé une manifestation pour protester contre la diminution de la ration.

La Résistance de celles qui veillent sur le pas de la porte.

* Santa di Notte, qui a vu arriver à sa bergerie, au petit matin, Toussaint Griffi et Laurent Preziosi, de la mission Pearl Harbour, qui venaient d’être mis à terre par le sous marin Casabianca dans l’a crique de Topiti, une côte surveillée par des milliers de costiéri italiens. Le moment de la surprise passée, Santa di Notte leur offre le spuntinu et les fait mener par son fils à Revinda où ils rencontreront l’abbé Mattei. Ainsi à commencé l’aventure de la première mission en Corse occupée. Elle aurait très bien pu s’arrêter au seuil de la maison de Santa di Notte qui fût donc le premier maillon de la longue chaîne de solidarité qui fit le succès de la mission Pearl Harbour. Sur cette chaîne, une autre femme : Marie Versini de Marignana (“Première mission en Corse occupée”. Laurent Preziosi et Toussaint Griffi)

* Luisa Simonpietri, arrêtée quand la mission Frédérick est tombée. Elle qui accueillait à Tivolaggio (Vitricella) le radio Guy Verstraete a été arrêtée. Son hôte Verstraete et Charles Simon Andrei de la même mission furent condamnés à mort et exécutés. Les autres ont été condamnés à de lourdes peine de prison et déportés. Luisa qui n’avouera rien fût la seule que Tribunal militaire italien ne condamna pas du fait de son grand âge et du fait qu’elle ne savait parler que le corse rendant difficile la tâche du tribunal. [Cf Terry Hodgkinson].

* Pas une érudite non plus Mme Léandri qui habite le dernier relai avant la grotte qui sert de refuge  aux résistants à  Poggio de San Gavinu d’Ampugnanu  (La Porta -Castagniccia ).  ” L’ agent de liaison y trouve toujours le couvert, une chemise propre et un sourire réconfortant” rapporte Battì Fusella. Mme Leandri est seule au logis avec sa belle-fille. Son mari et son fils sont avec les hommes de garde autour du Poste de Commande de la Résistance. Le 21 août 1943, le village est encerclé. Elle tient tête aux Italiens et ne parlera pas.”

* Pas une érudite Pauline Pietri, cette vieille dame de Tavera qui hébergea Archange Raimondi durant plusieurs semaines dans sa maison, au nez et à la barbe des militaires Italiens présents dans le village.

* Pas sûr qu’elles aient eu la chance de fréquenter l’école primaire ces femmes du hameau de Piscia, sur la commune de Figari, dont Albert Ferracci a raconté comment, au retour de la réception d’un parachutage sur le massif de Cagna, chargés d’armes et de munitions, recrus de fatigue, ….  comment en deux temps et trois mouvements elles leur ont servi à une dizaine d’hommes un spuntinu qui leur parut un pranzu. Le réconfort moral en plus.

Les temps étaient durs et les maisons vides, raconte Albert Ferracci. Et pourtant le miracle se produisit les femmes du village commencèrent à se rassembler. Elles complotaient à voix basse et puis se dispersèrent. Au bout d’une demi-heure nous fûmes invités à pénétrer dans une pièce assez vaste, éclairée par des lampes à pétrole. Nous n’en croyions pas nos yeux ! Sur deux longues tables il y avait des pains, des demi-pains, des morceaux de fromage… Oh ! les tables ne croulaient pas sous le poids des victuailles, mais quelle surprise !
D’où sortaient ces pains ? Je pensais aux pains du Seigneur évoqués par les écritures : ‘croissez et multipliez’. Miracle des femmes, miracle de la foi qui soulèvent les montagnes. Lorsqu’on pense à ces femmes qui “s’enlevaient le pain de la bouche”, lorsqu’on pense à toutes celles qui accomplirent ces gestes aussi nobles qu’anonymes sans en attendre aucune reconnaissance, on se dit qu’on a intérêt à être modeste ».
Bel hommage de la Résistance militaire à la Résistance civile

C’était ça “La résistance de celles qui veillent sur le pas de la porte dont parle l’historien Laurent Douzou.

Beaucoup de ces femmes résistantes, au sens où on l’entend aujourd’hui n’ont jamais fait leur demande pour obtenir la carte de C.V.R.  C’est pour ça que les statistiques tirées de l’étude des cartes de C.V.R. des femmes qu’en ont faites Hélène Chaubin et Angèle Catellaggi ont le mérite d’exister mais sont à utiliser avec précautions. Pas question d’en tirer un portrait-type de la femme résistante corse. A titre indicatif, les voici quand même livrées par H. Chaubin :
* Age. parmi les femmes titulaires de la carte de C.V.R. 61% ont entre 20 et 40 ans.
* Les 3/4 des femmes actives n’ont pas d’enfant et 9 % ont un seul enfant.
* 3/4 des femmes engagées font toute référence à un mari ou un autre Résistant du giron familial. Très rares sont celles qui ont agi en dehors ou à l’insu de leur époux.
* 2/3 des femmes C.V.R. se sont réclamées du F.N.
* Plus de la moitié habitent Bastia ou Ajaccio. Sartène en compte un quart à elle seule.

Quelques-unes de ces belles figures féminines de la Résistance insulaire n’ont pas toutes un visage, pas même un nom. Elles avaient peu ou pas fréquenté l’école. Leur Résistance ? peut être l’ont-elle racontée le soir à la veillée ? Les rares témoignages recueillis l’ont été tardivement. La Résistance ne recrutait  pas sur diplôme.  Et tant mieux pour celles qui en avaient.
Comme Madeleine Pinelli, originaire de Tavera, que cite aussi Antoinette Carlotti. Elle est Médaillée de la Résistance, Croix de guerre avec étoile de bronze.
Comme Antoinette Carlotti, institutrice, Croix de guerre, Médaille de la Résistance. (1) qui est une des dirigeantes du Comité populaire des femmes, une organisation crée par la Front National qui organisa à Bastia les manifestations contre le rationnement , les 22 et 23 mars 1943, qui mit des milliers de personnes dans la rue (2.000 le premier jour, 8.000 selon Léo Micheli le lendemain). Dans un récit qu’elle a fait cet évènement marquant de la Résistance insulaire, Antoinette Carlotti écrit que ” Les femmes, en Corse aussi, ont été très nombreuses à lutter, il y en a eu dans toutes les régions de l’île, jouant un rôle, petit ou grand, mais terriblement efficace ; il fallait refouler la douleur, reprendre ou recommencer, continuer, agir, maintenir la confiance, exalter les énergies. Chacune a apporté dans cet effort inlassable, ses qualités, ses moyens, sa foi ardente et généreuse. On ne peut les citer toutes, je m’en excuse. Je donne simplement les noms de celles que j’ai le plus approchées : Laurence Chavigny, Jéromine Benielli, Louise Lucchetti, Berthe Vittori, Angèle Pietri, Renée Pages, Marcelle Lorenzi, Madeleine Pinelli ; des camarades aujourd’hui disparues : Marguerite et Louise Marini, Marianne Bocognano, Rita Mosca ; mais je garde de toutes, inconnues ou connues, le souvenir de leur courage et de leur haute conscience patriotique.”
Comme Louise Marini qui a 26 ans en 1943 mais déjà aguerrie à la lutte antifasciste par son engagement politique au PCF avant guerre au service des réfugiés espagnols et italiens. Elle est membre active du Comité populaire des femmes, coupe les lignes téléphoniques, transporte des tracts, des messages, héberge des Résistants. Elle est arrêtée, torturée par les fascistes dans un local au-dessus du Café des gourmets, à Bastia. Elle ne parle pas. “Si non, toute la Résistance à Bastia aurait été décapitée.” écrit Battì Fusella. “Et pourtant, poursuit Battì Fusella, elle n’a jamais réclamé ni les décorations ni la gloire. C’était son éthique.

Et après la guerre, quelle reconnaissance ? Droits formels et droits réels. Et les mentalités aussi.

Après l’occasion manquée de l’après Première Guerre mondiale (14-18), la contribution des femmes à la Résistance allait-elle cette fois, au sortir de la guerre 39-45, permettre la parité avec les hommes dans la société française ?  Incontestablement, un palier fût franchi, tant en ce qui concerne les droits sociaux que les droits politiques. Dans le préambule, la Constitution adoptée le 27 octobre 1946 proclame “comme particulièrement nécessaire  à notre temps, les principes politiques, économiques et sociaux ci-après : “La loi garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l’homme.”

S’agissant du droit à la parité politique, le droit des femmes de voter et d’être éligibles, le droit le plus emblématique, est enfin acquis. Les femmes peuvent l’exercer dès les élections municipales  de fin avril – début mai 1945. Un an auparavant, l’Assemblée Consultative Provisoire (A.C.P.) réunie à Alger, et présidée par le Général de Gaulle, avait accordé ce droit aux femmes. Mais ce ne fut pas sans discussion. Les radicaux qui y faisaient obstacle avant la guerre, ne pouvant plus maintenant s’y opposer frontalement, ils vont mener un combat d’arrière-garde. L’A.C.P. se réunit le 29 mars 1944. La majorité emmenée par le catholique Robert Prigent et le communiste Fernand Grenier (majorité dont fait partie Arthur Giovoni) est pour le droit de vote des femmes. Les radicaux, parmi lesquels les représentants corses, Henri Maillot et Paul Giacobbi, ont voté contre au prétexte que, la France étant toujours en guerre et que les listes électorales ne pourraient pas être établies correctement. Et surtout que les hommes mobilisés et les prisonniers de guerre ne pouvant pas voter, la parité du corps électoral serait rompue en faveur des femmes dont le vote est supposé sous influence de l’Eglise, donc réactionnaire. Déjà, dans le Conseil National de la Résistance, les radicaux  avaient argué de ce vote sous influence cléricale pour refuser aux femmes le droit de voter et d’être éligible. Il ne figure donc pas au programme du Conseil National de la Résistance parce qu’il faut l’unanimité pour qu’une décision soit prise.

Pour la première fois, les 29 avril et 13 mai 1945, les femmes votent pour élire leurs conseillers municipaux et son éligibles. Mais on ne peut pas dire que les partis, tous sans exception, fassent un effort pour pousser à les faire élire. A Bastia, pour une liste de 34 candidats, une seule femme Louise Lucchesi figure sur la liste d’union qui a  la caution du F.N.. Une seule aussi sur la liste adverse radicale socialiste : Pauline Emmanuelli. C’est mieux à Ajaccio où la liste de rassemblement cautionnée par le  F.N. présente 5 femmes sur une liste de 30. Parmi les femmes élues en Corse : Hélène Campinchi (fille du député Landry, épouse de feu  le ministre César Campinchi), élue à Sari d’Orcino, Marie-Claire Scamaroni (la sœur de Fred), élue à Bonifacio, et sa mère élue à Levie. Deux ans plus tard, elles seront moins nombreuses encore. Au plan national, 3 à 4 % des femmes sont élues dans les Conseils municipaux.  Aux élections cantonales qui suivent, en septembre 1945, pas une seule femme élue en Corse (39 élues seulement au plan national / 4.000 cantons = 1%). Je n’ai relevé  qu’une seule femme qui était candidate : Mme De Casalta dans le canton de Cervione.

Aux élections du 21 octobre 1945, pour élire l’Assemblée constituante, aucune femme n’est présentée en Corse. (33 femmes élues en France pour un total de 586 députés). Au fil des scrutins qui suivent la Libération, les femmes sont de moins en moins nombreuses à briguer des mandats. A partir de 1951,la proportion des femmes ayant des responsabilités politiques baisse. A l’Assemblée nationale par exemple :  de 5,4 % en 1946, elles ne sont plus que 3,6 % en 1956 et presque 1 % en 1968.

Le chemin qui mène à la parité est long et parcouru d’embuches. Et les régressions  possibles. Principale difficulté : créer les conditions matérielles pour qu’un droit consacré par la loi ou la constitution puisse effectivement être exercé. Et ce n’est pas tout. Peut être le plus difficile encore, il faut vaincre des mentalités rétrogrades venues du fonds des âges comme celle exprimée par certains journaux de l’époque (Cités par Jacques Varin dans le “Journal de la Résistance”. 2ème trimestre 2017). Dans le journal “Elle” paru pendant les municipales du 30 avril 1946, on peut lire :

Si tous les programmes politiques vous paraissent obscurs, si vous confondez MURF et MRP, UDSR et URD, faites confiance à votre mari…” Plus sophistiqué, dans le journal “La Croix” du 29 avril 1945 on peut lire sous la signature de Pierre L’Hermite (alias le prêtre et écrivain Edmond Loutil) : “La femme va voter… mais il reste ceci : c’est que cette femme est un être à part; pas logique […]. Parfois ange, parfois démon. Alors, jetez cet être sensible et passionné dans la fièvre des élections et dans tout le chaos de la situation présente…. qui peut prévoir ce qui va sortir des urnes  ? […] Et, s’inquiète Pierre l’Hermite, l’élément féminin représente 62% du collège électoral
Je conserve, tout de même, un ferme espoir que de cette arrivée de la femmes sur le terrain électoral il résultera une nation meilleure, à la condition que toutes les chrétiennes votent , et avec discipline. […] …. C’est le saut dans l’inconnu.
Que Dieu protège la France.”

Ces propos prêtent à sourire aujourd’hui mais ils ne faut pas mésestimer leur effet sur l’opinion.  Après la guerre, il faudra attendre les années 70 pour qu’enfin la résistance civile – celle des femmes notamment- occupe sa juste place dans l’histoire et la mémoire. A la Libération, elles pouvaient s’approprier, comme les hommes, ces paroles de “La complainte du partisan”.

“Le vent souffle sur les tombes
La liberté reviendra
On nous oubliera
Nous rentrerons dans l’ombre.”

… Elles trop longtemps restées dans l’ombre de “L’ Armée de l’ombre”.

Antoine POLETTI

Sources bibliographiques :
Dictionnaire historique de la Résistance. Ed Robert Laffont. 2006. PP 29-38 et 884-888
Olivier Wieviorka. “Histoire de la Résistance. 1940-1945”. Ed.Perrin. 2013. PP 429-440.
Hélène Chaubin. “Femmes dans la Résistance. Deux exemples régionaux, Corse et Languedoc. Revue Clio. En ligne le 22.07.2017.
Sylvain Gregori. “Résistances et identités”. Etudes Corses N° 75, année 2004. PP 145 et suivantes.

 

Le rôle de la femme dans la Résistance et l’interrogation du cas corse. Les cartes C.V.R. (Angelica Catellaggi)

Nous devons replacer le statut de la femme dans le contexte de l’époque. En 1943,  la femme était généralement soumise à l’autorité de son mari ou de son père en Corse comme ailleurs. Dans le cadre de la Résistance, leur rôle était considéré comme « secondaire » car, hors exception, rarement en rapport avec des actions de feu. En conséquence, faute d’écrits ou de preuves il était difficile de confirmer le degré de leur engagement. Oeuvrant principalement dans l’ombre, dans le domaine logistique (courrier, ravitaillement…) mais également dans celui du renseignement, c’est bien des années plus tard que l’on prendra conscience de l’importance de leur rôle.
Concernant leur reconnaissance par l’État, on peut supposer que certaines n’ont pas jugé utile à l’époque de demander la carte volontaire de la résistance dès la guerre finie. Peut-être estimaient-elles que leurs actes ne valaient pas une reconnaissance. Toujours dans le contexte de l’époque, peut-être aussi que la femme ne pouvait pas prétendre à quelque reconnaissance que ce soit sans l’accord de l’autorité masculine. Les années sont passées et certaines se sont manifestées comprenant l’enjeu de cette reconnaissance (pension d’invalidité, rente de retraite, aides financières…).
Le listing corse permet d’affirmer que les demandes ont été faites à compter des années 50, elles concordent avec celles des hommes sauf pour certaines qui sont tardives (année 1980) qui marquent sans doute les années d’émancipation de la femme. 54 cartes ont été attribuées après 1978 pour le département de la Corse-du­-Sud. Les mentalités changeantes ont permis certainement ce besoin de reconnaissance : les femmes qui ont eu une vie professionnelle arrivent en âge de retraite, parfois elles connaissent le veuvage aussi… La femme montre qu’elle a servi son pays (donc qu’elle a été utile) et participé à sa libération. D’ailleurs on notera que le nombre de femmes engagées dans la suite des combats est notable.
Pourquoi si peu d’écrits sur les femmes résistantes ? Les témoignages étaient plus rares que ceux des hommes et les éléments primaires étaient quasi-inexistants. Il n’y a pas eu les prises de conscience à la fin de la guerre et la femme devait être plus occupée à faire remonter la natalité d’après guerre (babyboom) qu’à prétendre à des droits auxquels elle ne devait même pas penser pouvoir accéder. La femme de nos jours connaît la parité, le droit de vote, la liberté de choix…après de longues années de liberté à acquérir. Cela leur semblait inimaginable à l’époque.

Les mentalités ont évolué et il faut souligner de la force de nos mères, de nos grands- mères, de nos arrières grands mère pour avoir eu le courage de se soulever contre l’oppression. Chaque acte est utile… l’aide des femmes est précieuse. Parfois les attributions de C.V.R. pour certaines femmes n’ont pas pu avoir lieu faute de papiers ou témoignages attestant de leur engagement. La grande majorité a pu apporter des preuves et se sont vu attribuer la C.V.R.

Nombre* de demandes d’attribution d’une carte de C.V.R en Corse-du-Sud.

Demandes carte C.V.R.
Total
Demandes femmes
(% du total demandé)
Demandes femmes acceptées
2769 249 (9,2 %) 165

Les femmes titulaires de la carte de C.V.R. représentent 6 % du total.

Dates d’attribution des cartes de C.V.R. aux femmes

Avant 1960 entre 1961 et 1977 A partir de 1978
Cartes attribuées 77 26 64

Remarques :
1) 6 attributions ne sont pas datées.
2) 1/3 des demandes ont été faites plus de 30 ans après la fin de la guerre.
3) En 1943, Parmi les titulaires de la carte CVR, la plus âgée avait 60 ans et la plus jeune 15 ans.

Angelica Catellaggi

 

Catégories
1942-1943. Occupation, Résistance, Libération Dossiers

Une figure controversée : le commandant Pietri

Acte du colloque de l’ANACR 2B du 27 mai 2016 par Hubert LENZIANI. “La science historique a ceci de particulier – c’est une de ses qualités – qu’elle revisite en permanence son champ d’investigation, offrant aux chercheurs de nouvelles perspectives d’analyse, propres à nourrir le débat, faisant avancer ainsi la connaissance dans différents domaines. Le sujet de la présente communication s’inscrit pleinement dans cette optique tout en collant parfaitement à la thématique de ce IVe colloque, à savoir : La face cachée de la Libération de la Corse.

En effet, comme le titre l’indique, le commandant Pietri, à bien des égards, constitua ce que l’on pourrait appeler un « électron libre » de la Résistance insulaire, dans la mesure où son action, durant la période 1940-1943, se voulut marginale, voire en rupture avec celle initiée par les groupements officiels, rassemblés au sein du Front national. (1)  Aussi, cette marginalité s’est-elle inscrite dans une espèce d’« image Épinal », voire de caricature dépréciative à l’égard du personnage.
Pourtant, en observant le parcours de l’intéressé, à partir de documents nouveaux et originaux, non répertoriés dans les fonds d’archives insulaires, force est de constater que nous avons affaire à une figure résistante du plus grand intérêt, imprégnée d’un patriotisme gravé dans le marbre.
Ce constat, au-delà de la vulgate officielle (2), repose sur la consultation d’une série de 33 documents, dont un rapport officiel adressé par le commandant Pietri, en 1946, au général Lelong, responsable de la subdivision militaire de la Corse.
Autant le dire, c’est une entame de recherche que nous abordons ici, à partir de la pose de quelques jalons, en ayant conscience de son caractère imparfait, et de la nécessité d’étudier et d’analyser d’autres documents, dans l’optique de confronter, aux fins de justifier, de compléter ou d’infirmer les informations détenues.

I. Un militaire au parcours brillant.

François-Marie Pietri est né le 2 août 1887 à San Gavinu di Carbini. Il commence sa carrière militaire en 1905 dans les chasseurs alpins. Après un parcours valeureux durant la Première Guerre mondiale (Légion d’honneur en 1916), il est admis à la retraite, en 1928, avec le grade de chef de bataillon.

II. Un destin forgé dans la défaite.

Un an avant que n’éclate le Second Conflit mondial, François-Marie Pietri se porte volontaire au moment de la crise tchèque (septembre 1938), et ce, dans le cadre de la mobilisation partielle décrétée par le gouvernement Daladier.  Cet épisode, peu connu, traduit déjà la volonté de se mettre au service de la patrie, tout en étant lucide sur la suite des événements, car, comme il le souligne lui-même : « Les esprits vigilants pressentaient que MUNICH ne pouvait être qu’une trêve de peu de durée, et que des événements graves se préparaient ». (3)
En septembre 1939, dès la déclaration de guerre, il réitère sa demande d’engagement, mais celle-ci est suspendue, comme les autres, jusqu’à nouvel ordre. Ce n’est que partie remise, puisque, dès la déclaration de guerre de l’Italie à la France, le 10 juin 1940, il renouvelle sa démarche, mais, selon ses propos : « […] l’action que j’escomptais contre l’Italie n’eut pas lieu ». (4)
Cinq jours plus tard, le 15 juin 1940, un article signé du commandant Pietri paraissait dans le Journal de la Corse, sous le titre : « Amérique réveille-toi ». Selon son auteur, l’article fut « caviardé par la censure ». (5)
Conscient des heures tragiques qui attendaient le pays, François-Marie Pietri ne pouvait se résigner au sort fatal des armes. L’Appel du général de Gaulle, le 18 juin 1940, va constituer l’élément déclencheur qui propulsera le commandant Pietri dans l’action résistante, dès la première heure. Aussi, prend-il contact, à Ajaccio, avec des personnalités dont il juge le patriotisme irréprochable. Celles-ci ont pour nom, entre autres : Poggioli Antoine, Chef de Division à la Préfecture de la Corse, Gradassi, pharmacien, Silvestrini, capitaine, Leca, Silvani, Mattei, Scaglia. Après une réunion de groupe, le commandant Pietri est désigné pour se rendre à Vichy, « […] afin de s’informer :
1°) du sort réservé à la CORSE, revendiquée par l’ITALIE ;
2°) des tendances du nouveau gouvernement ;
3°) des armes et des munitions qu’il serait possible de se procurer en vue d’empêcher un débarquement éventuel des Italiens en Corse ». (6)
À Vichy, Pietri réussit à se procurer quelques armes tout en s’informant du sort de la Corse, en proie aux revendications territoriales italiennes. Cette perspective lui fait prendre langue avec les parlementaires insulaires, dont François Pietri, [un homonyme], ambassadeur à Madrid, leur adjurant de protester auprès du nouveau gouvernement (Pétain a obtenu les pleins pouvoirs, le 10 juillet 1940).
Conscient du caractère dérisoire de sa démarche (la seule exception étant Paul Giacobbi), auprès d’individus acquis à la capitulation, le commandant Pietri lance, le 11 juillet 1940, son fameux appel « CORSES, Garde à vous ! » (7). Refusé par les imprimeurs, le texte est ronéotypé au domicile d’une compatriote, Mme Susini, à Vichy, et expédié par milliers d’exemplaires en Corse, sur le continent et en Afrique du Nord. D’après son auteur, cet appel fut entendu comme en témoignèrent les lettres d’encouragement adressées, dont celle du général Devincet. Cet appel est accompagné d’un bulletin d’adhésion au mouvement qu’il crée dans la foulée : La Légion Corse. C’est donc à Vichy et non pas en Corse que le premier mouvement de Résistance corse prend forme, même si sa constitution effective se fait à Ajaccio, comme l’indique l’article 1 des statuts. (8)

III. Buts et modalités de l’action : Une interrogation et une réponse sans équivoque.

Arrêtons-nous un instant sur l’article III des statuts. Celui-ci précise que « La « Légion Corse » poursuit les fins suivantes :
1°) Poser au monde la « Question Corse »
2°) Continuer à maintenir la position traditionnelle de la Corse qui entend, quels que soient les régimes politiques au pouvoir, (9) envers et contre n’importe qui, rester Corse et Française ».
Il y a dans le point 2 de l’article une ambiguïté qui débouche sur une interrogation : le mouvement Légion Corse peut-il inscrire sa revendication dans le cadre d’un régime comme celui de Vichy, pro-allemand dès octobre 1940 ? La suite des événements va montrer que Vichy ne peut constituer le réceptacle des aspirations du groupe Pietri, bien au contraire, car, comme l’intéressé le souligne, « […] la police de Vichy, qui avait eu vent de mon action, prescrit des enquêtes »(10)  De même, il ajoute : « Une surveillance constante est exercée sur les suspects de Gaullisme et sur moi-même »(11).

IV. L’année 1941 : Le rendez-vous manqué… et son questionnement.

Durant l’année 1941, des événements vont impacter La Légion Corse, dont certains peuvent expliquer – c’est une hypothèse – l’attitude future du commandant Pietri à l’égard du Front national. Au mois de juin, l’organisation reçoit le concours de Camille Pietri, Vice-président du Conseil général de la Corse, expulsé du Maroc, car suspecté de gaullisme. Ce dernier, spécialiste du renseignement, apporte, selon Pietri, « un concours et une expérience» (12) . Cet apport est aussi lié à une décision du gouvernement de Vichy, prise à son encontre et visant à lui retirer la nationalité française, accompagnée d’un internement en camp de concentration. Prévenu par le conseiller général De Peretti, l’intéressé prend les mesures qui s’imposent afin d’éviter une arrestation.
À l’aune de cet épisode, il apparaît que le réseau Pietri offre l’apparence d’une structure organisée et active, ayant des points d’appui dans l’administration hostile à Vichy. Cette action de terrain est, selon Pietri, mal vue par la mouvance communiste, comme il le souligne dans ces propos : «Les communistes sont de plus en plus hostiles à notre mouvement et nous gênent dangereusement» (13).  Pour confirmer ses dires, il précise : « Un rapport de François Guidicelli met en évidence leur animosité à notre égard ». (14)
Cela nous amène à évoquer un épisode qui peut constituer un point de controverse, à savoir l’initiative que prend le commandant Pietri, par le biais de François Guidicelli, de rencontrer Arthur Giovoni et Jean Nicoli, le premier étant membre du Parti communiste (devenu clandestin depuis sa dissolution, en septembre 1939), le second y adhérant, en décembre 1942. Cette démarche se situe probablement en juillet-août 1941, au moment où Arthur Giovoni est toujours en Corse, car, suite à sa mutation disciplinaire sur le continent, il rejoindra Rodez en novembre 1941. (15)
Dans son rapport d’activité, François-Marie Pietri est critique vis-à-vis des communistes dont il dit que « Leur volte-face et leur « patriotisme » ne datent que de l’agression hitlérienne contre la Russie » (16).  Sur ce point, on peut regretter que le narrateur cède au poncif longtemps affiché par une certaine vulgate, et dont il convient de corriger le caractère spécieux, voire a-historique. Les archives et de nombreux témoignages prouvent que les communistes – dirigeants et militants – [en dépitn’ont pas attendu le 22 juin 1941 pour entrer dans la Résistance. (17) Cependant, Pietri note : « Mais nous voulons oublier leur attitude passée et Guidicelli prend contact avec Jean Nicoli et Arthur Giovoni, afin d’unir nos efforts et de coordonner notre action ». (18)
La suite, Pietri la décrit ainsi : « Ils promettent tous deux de venir me voir. Or, non seulement ils se dérobent, mais ils empêchent les Chefs de mission d’arriver jusqu’à moi. Il est vrai que nos buts n’étaient pas les mêmes. Les rapports que je détiens démontrent à l’évidence que l’action de Jean Nicoli et de Noël Beretti était contre tout mouvement apolitique. Le premier a été fusillé à Bastia par les Italiens, le second a été tué à Saparelli, près de Bonifacio, par les patriotes non communistes qu’il voulait désarmer en pleine bataille, pour mener à bien la manœuvre politique qui consistait à s’emparer des Mairies, seul but poursuivi par les éléments communistes. Les rapports visant ces faits sont joints en communication avec prière de retour (Annexe n°   ) » (19)  À l’évidence, nous avons là l’élément factuel du rapport Pietri le plus délicat, car très polémique, au regard des événements évoqués. (20)
C’est un pan d’histoire peu ou pas connu qui est ici dévoilé, sur lequel il convient d’apporter quelques observations.
En premier lieu, les affirmations du commandant Pietri, pour sévères qu’elles soient à l’égard de Giovoni et Nicoli, voire des communistes en général, s’appuient sur des preuves documentaires, jointes au dossier, dont on ne peut nier le caractère authentique. Pour autant, il conviendrait de confronter ces dires et rapports aux témoignages – écrits et/ou oraux – de Giovoni et Nicoli, et ce, afin de garantir une certaine vérité historique. En second lieu, on voit bien que la Résistance insulaire a été traversée de remous internes, témoignages de stratégies politiques et militaires différentes, voire opposées, même après la création du Front national.  Pire, avec l’épisode tragique de Saparelli, nous avons affaire à une guerre ouverte, circonscrite certes, entre partisans communistes et non-communistes. À ce propos, le point de vue de Pietri est excessif et de parti-pris quant aux velléités de prise de pouvoir municipal qu’il prête aux communistes. Sur ce point, le jugement des historiens a été sans appel : Le Parti communiste, en Corse comme sur le continent, n’avait ni l’intention ni les moyens de prendre le pouvoir par la force. D’ailleurs, un des quatre objectifs du Front national à la Libération était de donner la parole au peuple, c’est-à-dire réinstaller le jeu démocratique supprimé par Vichy.

V. Toujours dans l’action…

Les deux dernières pages du rapport d’activité de François-Marie Pietri concernent l’année 1942, au cours de laquelle il met sur pied une opération visant à récupérer un stock de farines, bloqué par la Commission italienne au moulin de l’Oso, près de Porto-Vecchio. D’après le rapport, une centaine de partisans devaient participer à l’opération, ce qui constitue un effectif non négligeable, en disant long sur la capacité de mobilisation et d’action du groupe Pietri. Les Italiens ayant devancé l’initiative résistante, par un transfert anticipé des farines, le commandant Pietri fit l’objet d’une plainte au parquet, déposée par le député-maire de Porto-Vecchio, Camille De Rocca Serra. Après convocation devant les autorités judiciaires, aucune suite ne fut donnée à l’affaire.
Néanmoins, le commandant Pietri, comme il l’indique à la fin de la dernière page en notre possession, met l’accent sur la surveillance accrue dont lui et sa famille font l’objet, tout en faisant état de ses sentiments pro-gaullistes et son action auprès de la population locale afin de la galvaniser.
Au lendemain de l’Occupation italienne, ses activités résistantes le plongent dans la clandestinité. Comme les éléments biographiques le précisent (21), sa famille est en proie aux turpitudes de l’occupant : fouille des tombes familiales, perquisitions, épouse arrêtée et molestée. De plus, son berger, Jean Finidori, meurt des suites de tortures. En mai 1943, face au comportement des troupes italiennes, il adresse une lettre de protestation au général Magli, cependant que son réseau continue son action contre les carabiniers et les collaborateurs, dans le secteur de San Gavinu et Porto-Vecchio. Tout en se démarquant du Front national (22), sans aide logistique, La Légion Corse va prendre part aux combats libérateurs de septembre-octobre 1943, son chef, lieutenant-colonel FFI, participant aux cérémonies officielles marquant la venue du général de Gaulle en Corse, en octobre 1943.

VI. Un autre regard sur la Résistance.

Comme nous l’énoncions au début, le sujet abordé s’inscrit dans une problématique renouvelée, en phase avec l’esprit du présent colloque. Les documents –  inédits pour la plupart – venant nourrir notre argumentaire,  pour fragmentaires qu’ils soient, n’en ouvrent pas moins de nouvelles perspectives d’analyse et de recherche. En effet, ils témoignent d’une vision autre, moins caricaturale, du personnage dont il a été question. De plus, et c’est là leur intérêt majeur, ils soulèvent des points de controverse qui engagent le débat, et ce, à travers la relation de faits totalement inconnus jusqu’alors. Aussi, la production d’autres sources, convergentes ou contradictoires, s’avère nécessaire, ce à quoi nous allons nous employer, en sollicitant des institutions comme le Service Historique de la Défense, détenteur d’un fonds Commandant Pietri.

Le dossier de la Résistance corse, plus de sept décennies après, est loin d’être clos, affichant nombre de zones d’ombre, de non-dits, constituant, par bien des aspects, une espèce de terra incognita. De ce fait, par delà les enjeux mémoriels, très prégnants, la recherche historique doit promouvoir une approche dépassionnée et sereine, détachée de tout carcan idéologique, explorant toutes les sources, sans hiérarchisation des thèmes abordés.
C’est dans cette optique que s’inscrit cette contribution, entame, soulignons-le, d’une investigation dont nous n’avons proposé ici qu’une approche liminaire.

Hubert LENZIANI

NOTES

1 – Créé en juillet 1941, le Front national incluait en son sein tous les mouvements de résistance insulaires. Cette fusion sera effective, en 1943, sous l’égide de Paul Colonna d’Istria, envoyé du général Giraud.
2 – En particulier, les ouvrages abordant l’Occupation de la Corse et la Résistance.
3 – Rapport d’activité du commandant Pietri. Archives personnelles de la famille Pietri.
4 – Rapport d’activité du commandant Pietri. Archives personnelles de la famille Pietri.
5 – Rapport d’activité du commandant Pietri. Archives personnelles de la famille Pietri.
6 – Rapport d’activité du commandant Pietri. Archives personnelles de la famille Pietri.
7 –  Cf. Document annexe
8 – Cf. Document annexe
9 – M i s en caractères gras par nous
10 – Rapport d’activité du commandant Pietri. Archives personnelles de la Famille Pietri.
11 – Rapport d’activité du commandant Pietri. Archives personnelles de la famille Pietri.
12 – Rapport d’activité du commandant Pietri. Archives personnelles de la Famille Pietri.
13 – Rapport d’activité du commandant Pietri. Archives personnelles de la famille Pietri.
14 – Rapport d’activité du commandant Pietri. Archives personnelles de la famille Pietri.
15 – Ce déplacement par le régime de Vichy fait suite à une dénonciation de la Légion
16 – Rapport d’activité du commandant Pietri. Archives personnelles de la Famille Pietri.
17 – Sur ce point, on lira la mise au point du professeur Ivan Avakoumo­vitich parue dans le n° 14 des Cahiers d’histoire de l’institut de recherches marxistes, p. 47-110, 1983.
18 – Rapport d’activité du commandant Pietri. Archives personnelles de la Famille Pietri.
19 – Rapport d’activité du commandant Pietri. Archives personnelles de la Famille Pietri.
20 – Rapport partiel dont nous ne possédons que les huit premières pages.
21 – Cf. notamment Hélène Chaubin, La Corse à l’épreuve de la guerre : 1939-1943, Vendémiaire, Paris, 2012
22 – Ce qui n’empêche pas le commandant Pietri de lancer un « Aux armes ! » signé « Le front national», probablement à la veille de l’insurrection du 9 septembre 1943. Cf. document, annexe 3.

Catégories
1942-1943. Occupation, Résistance, Libération Dossiers Ressources documentaires

Les troupes italiennes et la libération de la Corse

Quelle fut la contribution des troupes italiennes aux combats libérateurs de septembre-octobre 1943 ? Le sujet est controversé. Invités au colloque de l’ANACR 2B, le 27 mai 2016, Francis POMPONI et Antoine POLETTI ont traité le sujet en utilisant les travaux d’historiens italiens et quelques archives corses inédites.
UNE CONTRIBUTION ITALIENNE CONTROVERSÉE
Cérémonie anniversaire du 9 septembre 2013
Cérémonie anniversaire du 9 septembre 2013, en présence du secrétaire d’Etat aux anciens combattants des Kader Arif et du consul d’Italie (une première).

Le 9 septembre 2013 à Ajaccio, on commémorait le 70ème anniversaire du début de l’insurrection. La cérémonie s’est déroulée en présence de Kader Arif, secrétaire d’Etat aux Anciens Combattants et à la Mémoire. Etait présent aussi le consul d’Italie à Marseille, M. Paolo di Nicolo, représentant l’ambassade d’Italie, qui a déposé une gerbe au monument aux morts. Les médias n’ont pas relaté le fait. Il est passé inaperçu ; d’autant que Kader Arif dans son discours n’a pas fait état de la présence du consul, tout comme il ignorera les soldats italiens dans son hommage à tous ceux qui ont contribué à la libération de l’île. Mario Papi, au nom de l’ANACR de Corse-du-Sud osera qu’ “Il serait injuste d’oublier les éléments de troupes italiennes ralliées aux forces de libération pour bouter hors de Corse l’occupant allemand“. Pourtant, dans les négociations avec l’ambassade d’Italie le secrétariat de Kader Arif, dans un courriel du 2 septembre1Courriel du 02.09.2013 en provenance du cabinet du Ministère de la Défense, signé par M. Guillaume Mascarin, conseiller en charge des relations avec le parlement et les élus. Témoignage recueilli par les auteurs., avait accepté ce dépôt de gerbe qu’il considérait comme “un geste inédit qui marque l’implication des forces italiennes dans la libération du territoire”. Un geste inédit mais loin de ce qu’espérait l’ambassade italienne qui avait demandé qu’un peloton de la Marine italienne rende les honneurs lors de la cérémonie. Demande refusée.

Pas plus que Kader Arif le 9 septembre, François Hollande, le président de la République, le 4 octobre 2013, venu commémorer l’anniversaire de la libération de l’île, ne fera jamais état dans ses discours de la contribution de l’armée italienne.2François Mitterrand en septembre 1993, lors du 50ème anniversaire a ignoré aussi la contribution de soldats italiens à la libération de la Corse. En septembre 2003, aucun représentant de l’État n’avait fait le déplacement. A l’origine de cette bouderie, le double vote des Corses, majoritairement contre,  lors des référendums proposés par le gouvernement Chirac (Sarkozy Ministre de l’intérieur) : celui pour une réforme constitutionnelle pour la Corse (processus de Matignon initié par Lionel Jospin) et celui concernant le traité de Maastricht Sur la Place Saint-Nicolas, en ce 4 octobre 2013, Léo Micheli, un des principaux dirigeants de la Résistance insulaire, saluera lui, “l’engagement, en dépit des atermoiements de leur hiérarchie, des unités italiennes qui ont lutté contre l’hitlérisme, se battant ainsi pour notre liberté et pour la leur, car en se battant contre l’hitlérisme et quelques unités italiennes elles-mêmes, les combattants italiens, véritables patriotes italiens, étaient dignes de leur patrie : l’Italie”. Un hommage qui faisait écho à ces tracts, rédigés en italien, diffusés par le Front national à Bastia en direction des troupes de l’Esercito, dès le 9 septembre 1943: “[…]° Soyez aux côtés des Corses, au chant de La Marseillaise et de l’hymne de Garibaldi. Manifestez votre joie à l’occasion de la fin du massacre, votre haine contre le bourreau Hitler et ses valets. Ne vous faites pas désarmer, gardez votre fusil ou bien remettez-le aux camarades corses. Mort aux criminels de l’OVRA ; mort aux carabiniers assassins. Vive la liberté et la fraternité entre les peuples.”3J.L. Panicacci. “L’occupation italienne en Corse”. Pp 314, 315. (ADHC 3J 3/2 cité par Sylvain Gregori. Op. cit. p. 1274, Annexe 107).. Et dans un second tract : “Italiens ! soyez avec nous en cette heure de joie. Que le sang latin qui coule dans nos veines soit le lien sacré entre les Corses et les Italiens. NOUS VOUS AVONS ADMIRES cette nuit lorsque vous avez battu les Allemands, en dignes fils de vos pères héroïques qui les avaient battus en 1918. Comme à l’époque, soyez à nos côtés. POUR LA PAIX, POUR LA LIBERTÉ, POUR LA FRATERNITÉ LATINE”.4Ibid. p. 315. (ADHC 3J 3/2 cité par Sylvain Gregori. Op. cit. p. 1275, Annexe 108)

Le général Magli
Le général Magli

De cette fraternisation, de cette coopération, le Comité Français de Libération Nationale à Alger n’en voulait pas en 1943. Le C.F.L.N. déclare qu’il ne reconnaît pas l’armistice franco-italien de 1940, qu’il n’a pas été associé aux armistices long et court de l’automne 1943, conclus entre les Alliés et le gouvernement Badoglio ; par conséquent, à ses yeux, l’état de guerre subsiste entre la France et l’Italie.
Le C.F.L.N. refuse de reconnaître le gouvernement Badoglio, car il ne peut admettre que l’Italie reste dirigée par les mêmes hommes qui ont conduit l’agression de 1940. Il accuse le Royaume du Sud (encore dirigé par le roi Emmanuel II) d’être entre les mains de fascistes mal repentis et proteste contre la volonté des Alliés de confirmer son pouvoir;  Le CFLN est “contre le statut de co-belligérance accordé à l’Italie, et contre les efforts pour faire rentrer l’Italie dans la guerre.”5Pierre Guillen. Les Français et la co-belligérance italienne. 1943-1945. Cahiers de la Méditerranée n° 52. Pp 1-8. Consultable sur le site internet de la revue Persée. Selon le Général Gambiez, le commissaire aux affaires étrangères, René Massigli, commissaire aux affaires étrangères du C.F.L.N., a mis en garde le général Giraud, dès le 17 septembre, pour qu’il fasse “en sorte que Rome ne puisse pas un jour, faire état de l’aide apportée par l’armée italienne dans la reconquête d’un département français”. Une note rédigée dans le même sens est adressée au commissaire à l’Intérieur afin que des instructions soient données au préfet.”6La Libération de la Corse. Général Gambiez. Ed Hachette. p. 273.

De ce qui précède, on comprend que la contribution des troupes italiennes à la libération de l’île est un sujet controversé. D’où l’intérêt d’y voir plus clair, en essayant d’offrir une grille de lecture qui ne cède pas au ressentiment exprimé par les résistants qui avaient eu à pâtir de l’occupation italienne, et après, durant les combats libérateurs, d’une aide trop mesurée de l’Esercito ; une grille de lecture qui ne cède pas non plus à l’irénisme, misant sur l’oubli et laissant à penser que la libération de la Corse devrait tout au Regio Esercito – on trouve ça sur internet. “…pas tout” écrit le général Magli qui commandait les troupes italiennes en Corse mais “une indiscutable contribution” ; Magli qui rappelait en 1949 dans ses mémoires tous les engagements de ses troupes sur le terrain et concluait qu’elles avaient “…empêché les Allemands d’occuper l’île et semer la terreur et la mort dans sa population ; elles ont chassé les Allemands de l’île en totale collaboration avec les patriotes et les unités régulières françaises ; elles ont créé, en Corse la grande base de lancement pour l’aviation anglo-américaine, utilisée à fond dans le développement successif des opérations en Italie 7La Corse dans la Seconde Guerre mondiale. Ed. Albiana. P. 194. Et Magli de rappeler les 637 morts italiens en Corse8Gian Carlo Tusceri dans son livre “La battaglia che non fu mai” P 218, rapporte que selon l’Office historique de la Marine italienne le bilan des pertes en Corse serait le suivant : Italiens : 2.954 morts et blessés. Allemands : 4.000 morts ou blessés. La différence s’explique vraisemblablement selon que l’on considère les morts à terre et sur mer (G.C. Tusceri) ou à terre seulement. Le général Gambiez évalue à 245 le nombre de morts et 557 les blessés (“La libération de la Corse”. Ed. Hachette. p. 299. Un nombre bien inférieur : 245, selon le général Gambiez. En tous cas, quelque soit le nombre retenu, les pertes italiennes sont supérieures à celles des morts de l’armée française et les Résistants réunis durant les combats de septembre octobre 1943. Un lourd tribut de l’Esercito qui n’a pas empêché le général Giraud de déplorer le peu d’empressement des troupes italiennes à combattre les Allemands. Le général De Gaulle, lui aussi, lors de son séjour en Corse en octobre 1943 avait déploré la passivité des troupes italiennes  lors d’une conférence de presse. Le “Journal de la Corse” du 11 octobre 1943 rapporte que “En terminant, on demanda au général si les Italiens avaient beaucoup aidé les patriotes dans leur lutte contre les Allemands ou encore s’ils les avaient gênés. A ces deux questions, il répondit par la négative.” Mais nonobstant la différence d’évaluation des pertes italiennes par les états majors, ce qui importe en définitive, c’est de savoir quel a été le comportement des troupes italiennes du 8 septembre au soir, à l’annonce de leur capitulation, jusqu’au 4 octobre ?

TRACTATIONS POUR LA SIGNATURE DE L’ARMISTICE , DUPLICITÉ ET SUSPICION
3 septembre. Signature de l'armistice à Cassibile (Sicile)
3 septembre. Signature de l’armistice à Cassibile (Sicile)

Quel fut le comportement des troupes sur le terrain ?  Quels ordres recevaient-t-elles du commandement en Corse ? Ce dernier les recevaient du commandement suprême de l’armée et du gouvernement italien qui avaient négocié les conditions de la capitulation avec les Alliés. Mais quelles conditions au juste ? Quelles clauses ? pour quelle réelle application ensuite ? par des hiérarques qui ne sont pas — qui par sympathie pour fascisme, qui par crainte de représailles allemandes — résolus à affronter l’ancien et puissant allié d’hier. Peur d’autant plus justifiée que depuis la destitution de Mussolini, le 25 juillet, les Allemands ont considérablement renforcé leur présence partout pour pallier la défection italienne qu’ils savent imminente ; d’autant aussi que l’Allemagne tient la dragée haute aux Alliés dans le sud de l’Italie et compte bien les contenir  au sud de Rome, en deçà de la Ligne Gustav. Rome que le gouvernement, paniqué, a fui en grand désordre à l’annonce de la capitulation annoncée par la radio alliée, le soir du 8 septembre.

Le désarroi, s’est emparé de l’ensemble de l’armée italienne. Pourtant, en Corse et en Sardaigne le rapport des forces était en faveur des Italiens : respectivement moins de 10.000 soldats allemands en Corse et 30.000 en Sardaigne pour respectivement 80.000 et 132.000 soldats italiens. Certes des Italiens moins bien armés qu’eux mais ils pouvaient espérer aussi l’aide de la population pour faire nombre. Rien n’y fit : au lieu d’empêcher les Allemands de passer en Corse comme il en avait l’ordre, et en dépit de la volonté de combattre les Allemands de quelques officiers et de la Résistance locale, le général Basso, qui commande l’armée en Sardaigne, reste l’arme aux pieds. Basso laissera l’armée allemande passer les bouches de Bonifacio à son rythme, en ayant eu tout loisir de faire des provisions avant d’embarquer à Santa Térésa. Le général Magli, en Corse, laisse lui aussi la voie libre pour le repli des Allemands quand bien même lui aussi avait reçu l’ordre, selon les clauses de l’armistice,  de ne pas les laisser passer de Sardaigne en Corse. Il aurait même dû empêcher ceux de Corse de quitter l’île pour le continent italien. Il n’en fera rien.

Le colonel des Chemises noires, Gianni Cagnioni
Le colonel des Chemises noires, Gianni Cagnioni

Les manœuvres dilatoires du commandement, son comportement humiliant pour les Italiens eux-mêmes, inspirèrent d’amères réflexions à Antonio Tedde, officier du Regio Esercito en Sardaigne, qui  sera après guerre historien et journaliste à la Nueva Sardegna : dommage, déplore Tedde, que Basso n’ait pas saisi, en Sardaigne, “… l’unique occasion offerte à l’Italie d’obtenir une éclatante victoire sur les Allemands avec des conséquences qu’on ne peut, à posteriori, pas évaluer mais qui auraient influé négativement sur la résistance allemande dans la péninsule (Il y aurait eu 35.000 combattants en moins), et positivement dans nos rapports avec les Alliés, obtenant une toute autre considération, et un autre traitement de leur part, tant pour le cours ultérieur de la guerre que lors des traités de paix”9A. Tedde. Un ufficiale scomodo. Dall’armistizio alla guerra di liberazione (1943-1945).Ed. Franco Angeli. P 64.

C’est en considérant toutes ces données qu’on peut comprendre ce qui est advenu en Corse de cette VIIème armée italienne et porter appréciation sur son comportement. L’acte de capitulation – les Alliés l’appellent “armistice”10A la conférence d’Anfa (Casablanca),en janvier 1943, Roosevelt avait exigé une capitulation sans condition et non une condition honorable selon le vœu de Churchill– de l’Italie est signé le 3 septembre mais ne sera rendu public que le 8 au soir pour laisser le temps aux hiérarques italiens de préparer leur retrait de la guerre et se préparer du mieux qu’ils pourraient pour faire face à des représailles inévitables de son allié de la veille ; en Italie surtout où ils ont renforcé leur présence depuis la destitution de Mussolini le 25 juillet. Les Italiens auraient pu, auraient dû anticiper une capitulation prochaine. Mais l’état-major n’y était pas résolu.

Cet armistice dit Il Corto armistizio ne traite que des aspects militaires à effets immédiats et réserve pour plus tard -ce sera le 29 septembre dans un Lungo armistizio-, les conditions de caractère politique, économique et financier auxquelles l’Italie devra se conformer. Le temps pour les Italiens de faire la preuve de leur engagement au côté des Alliés. Autrement dit, à partir du 8 septembre s’ouvre une période probatoire. “Les Italiens, écrit Churchill, doivent gagner leur examen de passage…” et “…s’ils se comportent bien nous pourrons négocier sur tout11Cité par Elena Aga Rossi. Doc PDF p. 68. C’est ce même langage que tient le 10 septembre Eisenhower à Badoglio, le chef du gouvernement italien : “Tout le futur et l’honneur de l’Italie dépendent du rôle que joueront maintenant les forces armées [italiennes]12Id. p.69“.

En fait, les Anglo-américains avaient peu d’espoir d’un réel engagement. Leurs interlocuteurs avaient été trop liés au fascisme pour être franchement convaincus d’un renversement d’alliance. Les négociations en avaient apporté la preuve. Elles “furent conduites dès le début avec beaucoup d’incertitudes et dans un climat de réciproque suspicion“, écrit l’historienne Elena Aga Rossi”13 id p. 70 ; suspicion entre Alliés et Italiens et suspicion aussi au sein de commandement militaire et du gouvernement italien. Les tergiversations continueront même après la signature puisque le Conseil fasciste, réunit en présence du roi, adopte à la majorité la proposition de Carboni : dénoncer l’armistice et continuer la guerre aux côtés des Allemands. Heureusement, écrit Aga Rossi ” c’est Marchesi qui ramène tout le monde à la raison14 id p. 58.  On comprend le refus de Eisenhower de surseoir au-delà du 8 septembre l’annonce de la capitulation signée cinq jours plus tôt. Les Alliés s’impatientent, l’affaire n’a que trop duré.

Les Allemands à Bonifacio
Les Allemands à Bonifacio

Constatons cependant, à la décharge des Italiens, que les Anglo-américains n’ont pas jeté toutes leurs forces dans cette bataille d’Italie et cela a fait douter l’État-major italiens sur les réelles intentions des Alliés ; ils les soupçonnaient, à peu de frais pour eux, de les faire entrer en guerre contre l’Allemagne, au risque de se trouver trop seuls à affronter l’ancien, redoutable et vindicatif ex-allié de l’Axe. Ils n’avaient pas tout à fait tort : le front italien n’était pas prioritaire pour les Anglo-Américains. Leur priorité, et ce malgré les réticences de Churchill, allaient à l’ouverture du front en Manche ; le front méditerranéen n’était pas leur priorité. En définitive, on s’en rendra compte plus tard, les Alliés avaient surévalué la capacité et la volonté des Italiens de combattre les Allemands et sous-évalué celles des Allemands à leur résister. Ce climat de suspicion dans lequel se sont déroulées les négociations, la valse-hésitation qui a présidé à la signature de l’armistice, même si c’est brièvement évoqué, ça méritait le détour pour mieux comprendre sa mise en application chaotique par une armée déliquescente. En marchant sur les brisées de l’Allemagne, quelques jours après sa victoire éclair en juin 40,  l’Italie n’avait pas fait une entrée glorieuse dans la guerre – “un coup de poignard dans le dos” selon la France -. Elle en sort pitoyablement.

TERGIVERSATIONS ET CONFUSION AU SOMMET. CHAOS ET DÉBANDADE SUR LE TERRAIN.

“L’absence d’ordres au moment de l’armistice et dans les heures qui ont suivi ainsi que l’abandon de la capitale par le gouvernement et le commandement suprême, ne pouvait que déboucher sur le chaos et la débandade générale,  constate Elena Aga Rossi. Les Italiens misaient sur une retraite allemande afin de ne pas avoir à les affronter. Ils n’eurent jamais l’intention de passer à l’action contre les Allemands, pas même là où les forces militaires l’auraient permis15 id p. 65. Sans cette neutralité, voire cette complaisance qui dictera la ligne de conduite de Basso, “…les commandants et amiraux auraient pu mener le combat [contre les Allemands] en Sardaigne pour sauver l’honneur des combattants et leur dignité” écrit l’historien Gian Carlo Tusceri. “Au surplus, les 30.000 Allemands de la 90ème Panzer auraient été bloqués en Sardaigne et on ne les auraient pas trouvés en Corse, puis sur le continent italien [entre autre à Cassino].”16“Gian Carlo Tusci. La batagglia che non fu mai. p. 70

Et que pouvait-on espérer de Magli ? Pas grand-chose, selon Antonio Tedde. “La période du 25 juillet au 8 septembre avait été trop brève pour désintoxiquer certaines personnes qui avaient cru aveuglément dans le fascisme ou s’en considéraient comme débiteur. Magli, au commandement suprême, est resté trop longtemps au contact direct avec Mussolini, jouissant de son estime et de sa confiance, pour ne pas en subir la fascination”17. Tedde Op cit. p 74. Magli a exercé en effet en Corse son commandement avec zèle. Comme l’a montré Jean-Louis Panicacci (L’occupation italienne du Sud-Est. Ed. Presses Universitaires de Rennes) la politique répressive contre les Résistants s’est exercée jusqu’aux derniers jours d’août, alors que le général Vercellino pour la IVème armée du Sud-Est avait “levé le pied” depuis la destitution de Mussolini, le 25 juillet.

Les clauses de l’armistice :

* Cessation immédiate de toute activité hostile envers les Nations Unies de la part des forces armées italiennes
* l’Italie fera chaque effort pour soustraire aux Allemands tous les moyens qui pourraient être utilisés contre les Nations Unies.
*Toutes les forces armées italiennes, quel que soit le lieu où elles se trouvent actuellement engagées, seront rappelées sur le territoire italien.

Rejoindre rapidement l’Italie : l’ordre sera plus facile à exécuter par la IVème armée stationnée dans le sud-est de la France. “Dans la journée du 10 septembre, écrit l’historien Jean-Louis Panicacci, il ne restait plus beaucoup de soldats italiens en territoire français”. Le 12 septembre, le général Vercellino, à Nice, n’a plus de contact avec l’état-major. Il préfère dissoudre la IVème armée qu’il commandait dans la sud-est de la France. Aux troupes qui n’ont pas pu passer la frontière, les Allemands qui les font prisonniers offrent le choix : soit la République Sociale Italienne de Mussolini réfugiée à Salò, soit la prison en Allemagne. La très grande majorité, 40.000 hommes environ, préfèrent l’internement en Allemagne.

Pour la VIIème armée de Magli en Corse, l’insularité rend impossible un retrait immédiat en Italie. Cette clause de l’armistice est inapplicable en Corse. Mais l’autre clause “…soustraire aux Allemands tous les moyens qui pourraient être utilisés contre les Nations Unies.”, Magli, y est tenu, tout comme Basso, son homologue en Sardaigne. Et d’ailleurs, leur situation résultant de l’insularité a fait l’objet de dispositions particulières de la part des états-majors ; Magli et Basso ont reçu les 4 et 5 septembre Le Memoria 44 qui donne l’ordre de se préparer à un renversement d’alliance.”18A. Tedde. Op cit P. 61. Le 8 au soir, Magli semble vouloir s’y conformer; “Aussitôt la nouvelle de la capitulation connue, écrit Gian Carlo Tusceri, “Magli autorise les batteries à ouvrir le feu sur les unités allemandes qui tenteraient de sortir par le port de Bastia. En outre, Magli avait chargé l’amiral Catalano de stationner hors du port, se mettant ainsi à l’abri, à titre de précaution, des tirs des batteries côtières contrôlées par les allemands. [Il s’était assuré] le concours des unités Aliséo, Cormorano et Ape afin de capturer le Allemands qui auraient tenté de sortir par force”.19Gian Carlo Tusceri. “Ci sono guerre che si vinceno e guerre che si perdono”. In Etudes corses. Colloque international de Bastia 11 et 12 octobre 2003. P.216

Von Sunger und Etterlin
Von Sunger und Etterlin

Cette ferme détermination, conforme à l’armistice, ne fera pas long feu. Au lieu de s’attaquer aux Allemands, les deux commandants italiens, en Sardaigne et en Corse, vont se réfugier dans une coupable neutralité. Dès le 8 au soir, Paul Colonna d’Istria, un des responsables du Front national, Paul Colonna d’Istria, somme Magli de lui faire savoir “avant minuit et sans phrases […] : avec nous, contre nous ou neutre ?” La réponse arrive avant le terme fixé : “Avec vous”. Mais Magli n’en fera rien pendant plusieurs jours. Après l’affrontement provoqué par les Allemands sur le port de Bastia dans la nuit du 8 au 9, la paix revenue, Von Sunger und Etterlin, commandant les troupes allemandes,  rencontre Magli, lui aussi. Au cours de l’entrevue, rapporte Von Sunger, Magli “… accepta, à ma grande surprise, de faire servir ses batteries côtières par des commandos allemands. Il fut d’accord pour rassembler ses troupes au centre de l’île et pour s’abstenir de tout acte d’hostilité.20La Corse dans la Seconde Guerre mondiale. Ed. Albiana. P. 188

Ce 9 septembre au matin, Magli reçoit le Colonel Cagnoni qui vient lui soumettre les offres de la Résistance corse pour lutter ensemble contre les Allemands. Refus catégorique ! En dépit des promesses qu’il a faites à Paul Colonna d’Istria, Magli se réfugie dans cette impossible position de “Spectateur armé du conflit” qui n’est que duplicité. Il s’inquiète auprès de Basso des troupes allemandes qui ont commencé à franchir les bouches de Bonifacio depuis le 10 septembre et il presse son homologue de les en empêcher. Magli, pour sa part, n’avait pas l’intention d’attaquer les Allemands stationnés en Corse. Encore moins ceux que lui envoyait Basso de Sardaigne. Basso et Magli refusent le combat. Mais que pouvait-on attendre d’ “un  commandement exercé par de pauvres êtres ravagés par la peur d’affronter la bataille ?” écrit Antonio Tedde21A. Tedde.Op. cit. P 69

Le 11 septembre, Magli reçoit, tout comme Basso, un rappel pressant du Mémoria 44 de l’état-major, signé Roatta, le chef suprême des armées : “…il est urgent de mettre en œuvre avec beaucoup de décision et d’énergie le Memoria 44, en expulsant rapidement les commandements et unités allemandes qui se trouvent en Sardaigne et en Corse. Dans ce but, il est nécessaire d’empêcher le passage de la 90ème panzer d’une île à l’autre. En Corse se servir du concours de la population civile”. Magli réagit à cette injonction en demandant à son homologue Basso en Sardaigne d’empêcher le passage des troupes allemandes en Corse qui a commencé la veille. Basso reste sourd aux appels de Magli. Alors, Magli adapte sa conduite sur celle de Basso “on ne sait si c’est à contrecœur [mais] il ordonne, écrit A. Tedde, à ses troupes de laisser libre le passage sur la route de Bonifacio à Bastia et de s’éloigner sur un rayon de plusieurs km de manière que les Allemands puissent en Corse aussi se mouvoir à leur aise22Un ufficiale scomodo. Dall’armistizio alla guerra di liberazione (1943-1945). p 63. Le 12 septembre arrive un autre rappel de l’état-major: “les Allemands doivent être considérés comme des ennemis et en tant que tels attaqués et détruits sans la moindre hésitation” et l’état-major compte sur l’énergie des troupes pour “regagner le temps perdu”23G.C. Tusci. La bataglia che non fu mai p. 163

La neutralité de Magli n’est plus tenable, d’autant que le Allemands retiennent prisonniers quelque 700 soldats italiens dans la région de Bonifacio et Porto-Vecchio,  et qu’ils entendent se rendre maître du port de Bastia. Avec les renforts arrivés de Sardaigne, ce qu’ils n’avaient pas réussi le 8 septembre, ils y parviendront cette fois, déloger les Italiens de la ville et s’installer sur les hauteurs de la ville. Ils affrontent donc les troupes italiennes. Et Magli sait par ailleurs que les troupes françaises ont commencé à débarquer Ajaccio, ce qui ruine définitivement son espoir d’une tranquille évacuation allemande avec sa bénédiction.

Le “spectateur armé”, retiré sur l’Aventin, peut-il rester plus longtemps l’arme au pied ? Ne pas s’engager, garder les deux fers au feu, comme le fait le gouvernement en ces premiers jours d’armistice, ne peut qu’ engendrer la confusion sur le terrain. De cette duplicité procèdent donc des ordres confus. Aux ordres de Roatta pour un engagement clair et sans faille contre les Allemands (Mémoria 44 et les notes suivantes), l’amiral Sansonetti, chef de l’état-major de la marine, apporte un bémol. Il a trouvé un échappatoire sensé donner bonne conscience à chacun : “Ciascuno e libero nella propria coscienza di giudicare come crede“. Chacun est libre en sa conscience de juger comme il l’entend. Il y a des exemples dans l’histoire de l’Italie où de fervents patriotes ont considéré le bien du pays dans des vues opposées, les uns et les autres dans une parfaite bonne foi“. Autrement dit, faites comme il vous plaira.

Mais à supposer que les ordres aient été clairs, ces troupes auraient-elles obéi ? Pas sûr ! Selon le commandant du sous-marin Casabianca, L’Herminier, “…on peut assurer [que]: 50 % ne veulent se battre sous aucun prétexte ; 30 % sont indifférents, sauf à l’idée de rentrer chez eux ; 20 % veulent bien se battre contre les Allemands à nos côtés, à conditions de nous voir arriver en nombre.”24L’Herminier. “Casabianca”. Ed. France-Empire p. 289. En définitive, il n’est résulté pour eux que désarroi, chaos, débandade et sauve-qui-peut. Tutti a casa ! Le témoignage Giovanni Milanetti arrivé à Bastia le 8 au matin sur L’Humanitas donne une idée du sentiment de déréliction qui a pu s’emparer d’un jeune soldat de 18 ans.

QUEL ENGAGEMENT SUR LES THÉÂTRES  D’OPÉRATIONS  ?

Après avoir brossé le tableau de cette situation confuse créée par la duplicité du gouvernement Badoglio, et celle des états-majors en Sardaigne et en Corse, après en avoir cerné à grands traits les tenants et aboutissants politico-militaires, voyons maintenant les effets chaotiques que cela a produit sur le terrain. Les premières sources d’information sont les rapports, les témoignages ou autres écrits faits à chaud25Archives Maurice Choury et Paul Conte-Devolx (Militaire, démineur, attaché militaire pendant l’occupation, placé au standard téléphonique à la poste à Ajaccio pendant les combats libérateurs) puis les récits et analyses qui en ont été faits plus tard par les historiens et les acteurs de ces combats de la libération. D’autres sources d’information auraient été utiles, notamment celles fournies par les rapports de la gendarmerie (introuvables aux archives départementales d’Ajaccio) et celles que détiennent les armées protagonistes. Mais on dispose de suffisamment de documents pour être sûr de “ne pas faire d’un bout de vérité la vérité toute entière”26Pierre  Laborie. “Le chagrin et le venin”. Ed. Bayard. P 34
… une interprétation momentanée d’une parcelle de passé se voit élargie à la dimension d’une vision d’ensemble porteuse d’une cohérence séduisante. Elle devient prépondérante, à la fois parce que la nouveauté de son éclairage marque les esprits et parce qu’elle répond à des attentes plus ou moins formulées jusque là. Elle s’installe ensuite dans la durée avec le statut d’une vulgate qui fournit des certitudes, affirme porter un regard juste sur les évènements et en donner la bonne lecture

Commençons par le sud de la Corse, plus précisément dans l’Alta Rocca (Levie, Ospedale, Usciolu, Zonza) lieu stratégique où les Allemands ont installé un P.C. à Quenza, avec 200 tonnes de munitions et 600.000 litres de carburant. De durs combats s’y déroulent du 9 au 17 septembre ; des combats au cours desquels seront tués 9 Résistants et 10 militaires italiens. Ces militaires sont des volontaires commandés par le lieutenant Bostaï, qui se sont mis à la disposition de la Résistance. “Ils nous ont rendu beaucoup des services avec la mitrailleuse27Une batterie italienne de 75 mm qui a détruit 5 camions selon Conte-Devolx. dira le colonel de Peretti, responsable du Front National à Levie. “J’avais même demandé que le lieutenant Bostaï reçoive une décoration de la France” parce que dit-il “…c’est une question de conscience”.[Mais]“. Le général Mollard m’a fait comprendre que ce n’était pas opportun” déplorait De Peretti28Témoignage audiovisuel sur le CD Rom “La Résistance en Corse”. Ed. AERI 2003. et Site internet www.resistance-corse.asso.fr. Distinction injustement refusée d’une part, mais d’autre part, félicitations imméritées de Giraud, quelques jours après les combats, au général Ticchioni qui commandait la compagnie d’infanterie alors qu’il avait donné l’ordre à ses troupes de fuir la zone des combats et se réfugier à Aullène.

Plus au nord, les Résistants et l’armée italienne avec leurs armes lourdes, affrontent les Allemands qui veulent remonter la vallée du Fium’Orbu. Les Italiens, partis de Corté sous les applaudissements de la foule, sont refoulés par les Allemands. Selon Comte-Devolx, un officier attaché militaire en Corse, ils perdent entre cent et deux cents hommes dans le défilé de l’Inzecca avant de se replier sur Vezzani où ils tiendront les routes de Rospigliani et Pietroso29A Pinzalone, Une plaque signale la mort de quatre résistants ayant participé aux combats : Martelli Paul, Martelli Antoine, Chiodi Bruno et Pieri Toussaint.

D’autres régions qui connurent de durs combats : la Castagniccia, la Casinca et Golo-Morosaglia. Dès la 9 septembre, rapporte le capitaine patriote Vincenti, les Résistants se réunissent avec les Italiens stationnés à Piedicroce pour décider d’un plan d’attaque des dépôts allemands de la région. Parmi les Italiens, le colonel des Chemises noires, Gianni Cagnoni, qui dit disposer d’une centaine d’hommes. Le 14 septembre, relate le capitaine Vincenti, “Les patriotes de La Porta et Ficaja, avec leurs fusils mitrailleurs, renforcés par 40 Italiens avec une mitrailleuse lourde, sous les ordres du Capitaine Sovala, prenaient position sur l’éperon de Palancitto. “La présence des Italiens est encore signalée dans le rapport du surlendemain : “Journée du 16.09. Arrivée à La Porta du bataillon d’anciennes chemises noires de Cagnoni. Deux Résistants vont les conduire de La Porta à Ponte Novu.”

Le 17 septembre, dans la région de Piedicroce, un millier d’Allemands, avec mortiers et lance-flammes, écrasent les Italiens -3 compagnies italiennes, selon Comte Devolx. Journées du 24 au 28 septembre, Italiens et résistants gardent ensemble le col de Prato. Les patriotes d’Omessa étaient présents à Prato. “Ces troupes, écrit le rapporteur du Front national d’Omessa, avaient livré, quelques jours auparavant combat à l’ennemi pour la prise de Piedicroce et avaient beaucoup souffert. Leur attitude paraissait courageuse. La présence des patriotes les réconfortait.”
Pour le canton de San Larenzo, selon le rapport d’Agostini : “Les rapports [avec les Italiens] ont été cordiaux. Les troupes italiennes, et spécialement les gradés, étaient très contents d’avoir des Francs-tireurs avec eux, surtout pour les patrouilles.”
Ce fut moins cordial dans le périmètre de Barchetta, selon le rapport, en date du 23 septembre, de Léonelli, le responsable militaire des patriotes de Campile. Leonelli se plaint de la valse hésitation des Italiens : le 9 septembre ils refusent l’offre de coopération avec la Résistance et se réfugient dans l’usine de Barchetta avec les Allemands. Deux jours plus tard, ils se ravisent. Ils quittent l’usine et demandent à prendre contact avec la Résistance pour collaborer avec elle. “Cette collaboration n’a pas donné les résultats qu’on pouvait en espérer écrit Leonelli, pour deux raisons principales :
1/ De part et d’autre, la confiance était limitée et les Italiens ne s’engageaient que très prudemment, trop prudemment même. Ils n’ont mis aucune arme à notre disposition.
2/ Les patriotes se sont rendus compte qu’en suivant les directives confuses du commandement italien, ils ne pouvaient que vainement s’opposer à la poussée allemande. Après le combat, la confiance des patriotes envers les Italiens a encore diminué et toute collaboration parait désormais compromise“. Plus qu’un manque de confiance, c’est de la défiance qu’exprime Paul Colonna d’Istria. “dans la zone occidentale, le reste de nos forces demeurait l’arme au pied, prêt à intervenir contre les Italiens dont la neutralité déclarée, mais équivoque, nous contraignait à une vigilance permanente”30La Corse dans la Seconde Guerre mondiale. Ed. Albiana. T. 1.  P.107.

Bastia est un lieu stratégique. De durs combats y opposent Allemands et Italiens dès le 8 septembre au soir à l’issue desquels les Italiens gardent la maîtrise du port. Puis, retour en force des Allemands le 13 septembre; les Italiens contraints de laisser la place avec de lourdes pertes.  Le capitaine de vaisseau Lepotier qui se trouve dans la région du Nebbio est tout aussi critique et méfiant que Colonna d’Istria. Lepotier reproche au commandement français de s’être illusionné et d’avoir été “trop confiant dans l’efficacité de l’aide italienne : “… l’appui sincère , mais insuffisant, de quelques officiers italiens, de quelques unes de leurs camionnettes et de leurs batteries d’artillerie, n’empêchera pas les Marocains de se faire tuer pour reprendre aux Allemands, les routes de Bastia, les cols de montagne que nos nouveaux alliés n’ont pas su défendre. Quatre S.S. et une voiture ont suffi à mettre en fuite le bataillon italien chargé de tenir le col de San Stefano. Le col de Teghjme, le plus précieux, puisqu’il commande la route directe de Calvi, vient d’être lui aussi abandonné sans combat”31La Résistance en Corse. Ed Jamot  T II, p.89 […] Si mes souvenirs sont exacts, poursuit Lepotier, c’est le 1er octobre, en fin d’après-midi, sur la route, au-dessus de St-Florent, que j’ai rencontré un groupe de soldats italiens du génie, qui traînaient la jambe après avoir fui Bastia par la montagne. Ils étaient vêtus de costumes civils trop petits pour eux et porteurs de valises exagérément gonflées, dont il eut été indiscret de leur demander la provenance. Les règlements ne sont pas tendres pour les pillards32Id, p. 93. Lepotier a même vu “105 Italiens placés sous commandement français qui commençaient de contrebattre les défenseurs du col, tandis que leur colonel pleurait, assis sur une caisse d’obus.”33Id p. 96

La nécropole Alemande de Bastia (Furiani)
La nécropole Allemande de Bastia (Furiani)

C’est un jugement bien différent qu’exprime le général Louchet qui commandait la 4ème Division Marocaine de Montagne, lui aussi presque sur les même lieux. Il adresse ses félicitations au général De Lorenzis qui commande la Division Friuli : ” J’ai spécialement apprécié le concours efficace qui m’a été apporté sans réserve par les troupes de votre division, non seulement dans l’organisation des communications et des transports, mais encore dans leur participation directe au combat. Les unités que le Commandement italien avait tenu à mettre directement sous mes ordres, par un geste auquel j’ai été particulièrement sensible, se sont distinguées par leur courage et leur ardeur. Elles ont soutenu une lutte dure, dont témoignaient les pertes subies. […] Mon infanterie a rendu un hommage unanime à l’action précise et constante des batteries italiennes qui ont appuyé au plus près nos attaques, en dépit de la réaction ennemie.”

Dominique Salini, un des responsables du Front national de Bastia se trouve dans la région pendant les combats. Il saisit la conversation de deux Italiens :”- Se gli altri compagni lottano ancora, e che cosa facciamo ” – Se credi questo, sei matto!”34“En ce temps là, Bastia”. D.et E Salini. p.191 répondit l’autre. Du côté de Miomo où il demeure, il voit errer des bandes de déserteurs italiens qui “échangeaient leurs armes contre des habits civils et se mêlaient ensuite à la population corse”35id. p.199. Son fils ramène chez lui, à Miomo, des soldats en perdition. -“Siamo la vergogna dell’ Universo36id. 195 s’attriste un sergent parmi eux.

ALORS, QUELLE CONTRIBUTION DES TROUPES ITALIENNES A LA LIBÉRATION DE LA CORSE ?

La période probatoire dont parlait Churchill, qui s’ouvre le 8 septembre au soir, a-t-elle été concluante ? Pas vraiment juge Eisenhower : “La situation en Sardaigne et en Corse démontre vraiment le peu d’aide et l’inertie des Italiens. Ensemble, [les deux îles] disposaient de forces suffisantes pour jeter à la mer les Allemands. Au lieu de cela, apparemment ils n’ont rien fait, même si çà et là ils ont occupé un ou deux ports. Rien n’a été fait qu’il était possible de faire” écrit Eisenhower au général Marshall, chef d’état-major le 13 septembre.”37Cité par Gian Carlo Tusci. Ci son guerre che si vincono e guerre che si perdono. in Etudes corses n° 57. P. 86.

Antonio Tedde juge sévèrement le commandement italien des îles : “En Sardaigne et en Corse, on pouvait anéantir les Allemands si les commandements [italiens] au lieu de s’accorder avec eux, accédant à chacune de leur requête […] 85.000 Italiens en Corse acceptèrent toutes les conditions imposées par 5.000 Allemands, lesquels pouvaient être faits prisonniers du premier au dernier dans la matinée du 9 septembre si l’ordre en avait été donné. Mais les ordres d’attaquer ne vinrent pas. Ils vinrent seulement quand les Français débarquèrent en force sur l’île, mais entre temps les Allemands s’étaient transportés sur le continent au complet, pas dérangés […] La Sardaigne et la Corse ne furent pas libérées par les Italiens mais simplement évacués par la libre détermination des Allemands. Voilà la seule vérité.”[…] “… dire une parole de cordialité et de compréhension [pour ces généraux], écrit Tedde , ça ne nous a pas été possible, ainsi qu’il n’est pas possible de comprendre leurs actes sans les considérer comme une ultime tentative de se tenir en attente au cas où le fascisme aurait gagné la guerre ou aurait pu retourner à gouverner le pays. […] Que la gloire soit accordée aux soldats italiens qui sacrifièrent leur vie en terre sarde et corse dans l’accomplissement de leur devoir. Les trois généraux [Basso, Brivonesi et Magli] ont eu le réconfort du pardon des hommes et du rachat de toutes leurs erreurs, […] obtenus avec le sang du soldat italien qui a combattu, de Cassino aux Alpes. Pardon et compréhension de la part des hommes mais jugement historique négatif.” conclut Antonio Tedde38A. Tedde. Op. cit. p. 73

Le jugement a été prononcé, pour le général Basso, après presque deux ans de prison préventive. Il est arrêté en octobre 1944 et jugé le 28 juin 1946. Il est acquitté.39Page 108 du jugement d’acquittement : “Le comportement de Basso a produit de bénéfiques résultats qui ont eu des répercussions favorables sur toute la suite des actions guerrières italiennes.” (sic). Magli n’a jamais été inquiété. Il a même été même honoré. Comme en d’autres pays d’Europe on a eu hâte de tourner la page d’autant plus vite qu’une autre guerre -la guerre froide- a commencé. Mais la plaie ne s’est pas refermée. L’ histoire de cette période est un “objet chaud”, un enjeu de mémoire en Italie. Les Corses doivent y porter attention.

Antoine POLETTI

 

Liens : Des Italiens ont aidé la Résistance.

 

Sources et bibliographie :

  • “Corse, sa libération. Septembre 1943”. Paul Conte-Devolx. Tapuscrit détenu par l’auteur. P. Conte-Devolx était attaché militaire auprès de la préfecture de Corse durant l’occupation. Les troupes françaises débarquées, il est en poste au standard téléphonique. Dans de tapuscrit, il a fait un résumé des quelques 500 communications dont il a eu connaissance durant les combats de la libération de l’île. Le tapuscrit non daté, avait été adressé au colonel Méjean à Salon de Provence le 15 juin 1987.
  • Archives Maurice Choury.
  • “En ce temps là, Bastia”. D.et E Salini.  Imprimerie Siciliano.1978
  • “La Résistance en Corse”. Ouvrage collectif. Ed. Famot (Genève) 1976.Tome 1. Capitaine Lepotier : “Des clandestins débarquent” pp. 81 à 113
  • “Casabianca”. Commandant L’Herminier. Ed. France-Empire
  • “Libération de la Corse”. Général Fernand Gambie. Ed. Hachette 1973.
  • “La Corse à l’épreuve de la guerre”. Hélène Chaubin. Ed. Vendémiaire. 2012 et “Corse des années de guerre” du même auteur. Ed. Tirésias – AERI. 2005.
  • “La Corse dans la Seconde Guerre mondiale. Ouvrage collectif. Ed. Albiana. 1996.
  • “L’occupation italienne. Sud-est de la France juin 1940-septembre 1943”. Jean-Louis Panicacci. PUF de Rennes. 2010.
  • “Un ufficiale scomodo. Dall’armistizio alla guerra di liberazione (1943-1945)”. Antonio Tedde. Ed. Franco Angeli. Première édition en 2002.
  • “La battaglia che non fu mai”. Gianarlo Tusceri. Préface de Francis Pomponi. Ed. Paolo Sorba. 2009. Du même auteur, dans Etudes Corses n° 57 (2003), “Ci sono guerre che si vinceno e guerre che si perdono…”
  • “L’inganno reciproco. L’armistizio tra l’Italia e gli AngloAmericani del settembre 1943”. Doc .Pdf. Publicazioni degli archivi di stato. Fonti XVI. 1993.

 

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1942-1943. Occupation, Résistance, Libération Dossiers

Von Senger : Evacuer la Corse

ÉDans ses mémoires publiées aux Editions du Rocher, sous le titre “Panzers sur l’Europe”, le Général  Von Senger und Etterlin fait le récit de l’évacuation vers l’Italie des troupes allemandes présentes en Corse -celles déjà présentes et celles venant de Sardaigne, quelque 30.000 hommes

Je ne dirai pas que j’ai accueilli avec un enthousiasme particulier la mission, qui me fut confiée début septembre, de diriger, en qualité de commandant de la Wehrmacht dans ces îles, l’évacuation de la Sardaigne et la défense de la Corse. Pour cela, mes souvenirs de Sicile étaient par trop mitigés. Les perspectives étaient encore plus mauvaises. Entre-temps, la situation politique avait empiré. L’OKW (1) traitait le gouvernement Badoglio avec une morgue grossière, tandis que les personnes douées d’un certain sens diplomatique, tel l’attaché militaire de Rome, préconisaient la recherche d’un modus vivendi, quoiqu’elles connussent l’attitude de ce gouvernement. Je devais m’attendre à être lâché par nos alliés dans ces îles, et cette perspective n’avait rien de réjouissant. L’OBS avait prescrit, dans ce cas, de désarmer immédiatement les Italiens. Mais pour cela les forces allemandes stationnées dans ces îles étaient par trop inférieures en nombre. Il fallait aussi s’attendre à voir des rebelles français autochtones s’en mêler. Et pour finir, la menace d’un débarquement allié se précisait. Un saut sur ces îles, en partant de la Sicile, donnerait aux Alliés une base pour des débarquements de grande envergure dans le dos des forces allemandes du continent. Même du seul point de vue géographique, ces îles étaient plus isolées que la Sicile. Elles sont presque aussi distantes du continent que la Sicile de l’Afrique. À cela s’ajoutait la supériorité aérienne et navale des Alliés. La mission de défendre des îles aussi isolées me paraissait constituer un nouvel exemple de notre méconnaissance de l’importance de la mer et de l’air dans des opérations modernes. Cette mission ne me semblait pas devenir plus sensée du fait qu’elle ne consisterait, en cas de défection des Italiens, qu’à faire passer la garnison allemande de Sardaigne en Corse pour défendre cette seule île. Les Alliés n’assisteraient certainement pas les bras croisés au rassemblement des forces d’occupation des deux îles ; et, tôt ou tard, la Corse leur reviendrait fatalement.

Le 7 septembre, un DO 217 m’amena à Ajaccio. L’état-major avait déjà été mis en route via Livourne. Je me présentai au VIlème corps d’armée italien à Corte. Le général Magli, commandant le corps d’armée, passait pour germanophile, ayant collaboré avec Cavallero. C’est pourquoi Kesselring le connaissait et l’estimait. Mais, parmi les officiers, je trouvai l’atmosphère glaciale. Le feld-maréchal Kesselring pensait pouvoir compter sur une “collaboration loyale” de la part de Magli. Cela rendait particulièrement difficile ma mission politique, parallèle à ma mission militaire. Ni le feld-maréchal, ni l’OKW hitlérien ne comprenaient qu’un officier italien pût se trouver placé dans la situation d’avoir à exécuter les ordres de son gouvernement légitime, ordres qui pouvaient fort bien avoir pour objet de déposer les armes. Car il faudrait bien un jour qu’une telle décision mît fin à cette guerre. Telles que les choses se présentaient, un pareil ordre ne pouvait être donné que dans le dos des Allemands. Mais cet arrière-goût de « trahison » ne devait pas empêcher les hommes d’État de s’engager dans cette voie pour sauver leur peuple. Et les officiers, dans ce cas, n’avaient qu’à obéir. Je ne fus donc pas surpris du refus que m’opposa le général Magli, comme il l’avait déjà fait auparavant, de laisser occuper ses batteries côtières par du personnel allemand, ainsi que l’avait demandé Kesselring. Cette exigence, à ses yeux, était humiliante et ne pourrait que nuire au moral élevé de ses troupes. Le général Magli avait quatre divisions. Moi, par contre, je ne disposais, en Corse même, que des forces insignifiantes : la brigade d’assaut SS “Reichsführer SS” qui, pour toute infanterie, ne comptait que deux bataillons, était assez forte en artillerie et possédait un bataillon de chasseurs de chars. La brigade était rassemblée au sud autour de Sartène afin de s’y opposer à d’éventuelles tentatives de débarquement ennemi, ou, le cas échéant, permettre un retrait des troupes allemandes de Sardaigne en formant une tête de pont à Bonifacio. Le bataillon de chasseurs de chars était installé à Porto Vecchio. Le VIlème corps d’armée italien avec ses quatre divisions avait à sa charge tout le reste de la défense. J’y fus affecté comme chef de l’état-major de liaison, par analogie avec ma mission en Sicile.

J’étais d’accord avec l’état-major du corps d’armée sur un point, c’est que toute la côte Est semblait menacée. Les divisions italiennes étaient groupées de telle façon qu’elles ne pouvaient défendre que la côte Ouest. Mais un débarquement par surprise sur la côte Est paraissait parfaitement possible et promettait d’être payant. Il aurait pu couper de l’important port de Bastia les forces allemandes stationnées dans le Sud, où elles se trouveraient bloquées. J’avais, par conséquent, l’intention, en cas de défection des Italiens, d’aligner le long de la côte est les éléments de la 90e division de grenadiers blindés qui arriveraient de Sardaigne, afin de rétablir une liaison entre la pointe sud et Bastia. Le général Magli approuva ce plan. Il voulait, en cas de débarquement sur la côte Est, participer à la défense par des contre-attaques partant de l’intérieur de l’île (!). À Bastia même, la situation était particulièrement défavorable. Il s’y trouvait trois batteries de DCA et quelques services allemands : un officier de garnison, l’important service des transports maritimes, le chef du ravitaillement de la Wehrmacht et quelques petites unités administratives. Un bataillon allemand arrivé en renfort dut être immédiatement employé pour moitié à la garde des dépôts. Cela libérait quelques équipes de servants pour les batteries côtières, que j’avais l’intention d’engager à la place du personnel italien, en cas de déroulement favorable à Bastia et à Bonifacio. D’ailleurs, il y avait à Bastia même et dans ses environs immédiats l’une des quatre divisions italiennes !

LA DÉFECTION DE L’ITALIE

Vingt-quatre heures après mon arrivée, la situation changea. Badoglio avait conclu un armistice avec le haut commandement allié. Les forces italiennes de l’île étaient neutralisées. Aussitôt, les mouvements de résistance français entrèrent en action. Le général Magli prétendait n’avoir pas d’ordres. Il s’offrit à contenir le commandement allemand dans la mesure du possible, à faciliter le transfert des forces allemandes de Sardaigne, à mater la rébellion des bandes armées françaises, à faire riposter par ses batteries côtières à tout tir provenant de la mer, et à continuer à laisser à ma disposition son service des transmissions. Il ne pouvait évidemment pas être question, dans les circonstances présentes, de procéder au désarmement des forces italiennes, comme l’avait ordonné OBS en prévision de ce cas. Les seules forces allemandes disponibles – la brigade SS – au reçu du mot-code “Axe”, s’installèrent en tête de pont à Bonifacio afin de couvrir la retraite des forces allemandes de Sardaigne et leur jonction vers celles de Corse. Cette brigade était donc liée. La convention conclue par la voie diplomatique, et qui m’était indispensable pour poursuivre toute action de ma propre initiative, fut sérieusement compromise. Le 8 septembre au soir, la faible garnison de la marine de Bastia, sur ordre donné par les autorités maritimes et à mon insu, entreprit un coup de main sur le port de Bastia et les bâtiments italiens qui y étaient ancrés. Le coup de main échoua devant la résistance des Italiens, supérieurs en nombre. Il y eut de lourdes pertes des deux côtés, ainsi que des prisonniers. L’entreprise était insensée et contraire à nos propres intérêts. Il fallut m’efforcer de tenir en haleine le commandant en chef des forces italiennes jusqu’à l’arrivée de Sardaigne de renforts notables de la 90ème division de grenadiers blindés, afin de lui présenter alors mes revendications sous forme d’ultimatum. C’est pourquoi, après des pourparlers réciproques à Bastia, le statu quo fut rétabli le 9 septembre. Je n’assistais pas moi-même aux négociations, étant tombé dans une embuscade pendant mon voyage à Bastia. La voiture de tête de mon convoi fut victime de cette embuscade tendue par des résistants français. Le 12 septembre, les premiers éléments de la 90e division de grenadiers blindés arrivaient à Bonifacio. Le soir même, la situation s’aggrava du fait des actions de désarmement entreprises sur le continent italien par la Wehrmacht contre ses anciens alliés. Le général Magli se rendit compte du danger qui le menaçait et de l’impossibilité où il se trouvait de continuer à collaborer avec les Allemands, même comme “neutre”. Nous eûmes une entrevue très dramatique, au cours de laquelle il accepta, à ma grande surprise, de faire servir ses batteries côtières par des commandos allemands. Il fut d’accord pour rassembler ses troupes au centre de l’île et pour s’abstenir de tout acte d’hostilité. Par contre, il refusa d’évacuer Bastia en invoquant comme prétexte qu’il devait maintenir une liaison avec le continent. Je me réservai formellement toutes mesures qui pourraient devenir nécessaires pour la défense de l’île, notamment les mouvements de troupes. Il devenait évident que la situation à Bastia ne pourrait être assainie que par la force des armes.

J’INSTALLE MON PC À GHISONACCIA

Dans mon bivouac situé tout près de Corte, j’étais sans défense et aurais pu facilement être arrêté par les Italiens. Aussi décrochai-je de nuit pour aller occuper un PC à Ghisonaccia, d’où je pourrais diriger la lutte sur la côte Est de l’île. Le chef du IIème corps aérien, venant de Sardaigne y était arrivé entre-temps. La situation exigeait la prise de Bastia. Les divisions italiennes ne se laisseraient pas désarmer par une division allemande. Encore bien moins arriverions nous à désarmer les résistants français. Leur nombre n’était pas connu, mais il existait des preuves indiscutables de leur fanatisme. La situation continuerait à demeurer critique même si des sûretés étaient alignées tout au long des cent soixante kilomètres de la route Est et si Bastia était prise. En cas de débarquement, les forces allemandes largement éparpillées sur la côte orientale présenteraient leurs flancs droit et gauche très étirés et découverts. Le transfert de la 90ème division de grenadiers blindés fut différé du fait que la situation dans l’île de Maddalena ne put pas être clarifiée. Une tentative de conquête de l’île échoua. La route maritime de la Sardaigne à la Corse se trouvait à portée de ses canons. Cependant, le général Lungershausen, commandant la 90′ division de grenadiers blindés, réussit à obtenir, grâce aux relations qu’il avait entretenues jusque-là avec le commandant en chef italien [Basso], que les troupes italiennes de Sardaigne demeurassent l’arme au pied pendant qu’il évacuerait cette île (le général Basso fut traduit plus tard devant un tribunal pour ce motif, mais fut acquitté). Cependant, en Sardaigne, les Italiens se trouvaient sur leur propre territoire, ce qui n’était pas le cas en Corse. Ils ne furent pas désarmés, comme leurs camarades du continent, et n’eurent donc pas à se considérer comme déshonorés. Mais ils n’avaient pas non plus à se défendre contre des résistants, comme les Italiens de Corse, qui eurent sans doute à subir bientôt la pression de commissaires alliés et n’étaient donc plus maîtres de leurs décisions. Avant le 13 septembre, il était impossible de rassembler des forces suffisantes pour réussir un coup de main sur Bastia tout en assurant la sécurité de la route de repli vers l’Ouest. Jusque-là, il fallait tenir les Italiens en haleine; ils devaient croire que nous n’envisagions qu’un départ de l’île analogue à notre retraite de Sardaigne. Ce mélange de ruses, de négociations traînées en longueur et de mouvements préparatoires fut encore compliqué par le caractère hétérogène de la garnison allemande de l’île. Quant à l’attitude loyale des troupes de l’armée de terre qui devaient venir en renfort, il n’y avait aucun doute possible. Par contre, les troupes stationnées en Corse me paraissaient moins sûres. Les vingt-quatre heures que j’y avais passées avant la capitulation italienne ne m’avaient pas suffi pour prendre en main les différents éléments de la Wehrmacht. La preuve en était le coup de main malheureux de la Marine. Mais les unités de la Luftwaffe ne paraissaient guère disposées non plus à se soumettre au commandement unique, pourtant indispensable et urgent. Le chef des aviateurs, un jeune colonel de vingt ans mon cadet, guerroyait pour son propre compte et m’accusait de “faiblesse dans le commandement”. Heureusement, il ne tarda pas à être rappelé sur le continent. Il abandonna la difficile organisation des évacuations aériennes à son chef du ravitaillement, d’ailleurs un collaborateur loyal. Toute différente fut l’attitude de la brigade SS. Cette troupe placée en dehors de la hiérarchie militaire, donc au fond simplement alliée, fit preuve – comme d’ailleurs d’autres unités de SS que j’avais connues en Russie – de la plus entière correction à l’égard des autorités supérieures de l’Armée. Les officiers supérieurs de l’Armée n’ignoraient évidemment pas la hiérarchie directe qui reliait ces unités à leurs chefs du Parti et leur indépendance, qui en résultait, pour tout ce qui concernait les questions de personnel et d’organisation. Mais je dois leur rendre cette justice que tous les officiers des Waffen-SS avec lesquels j ‘ai eu affaire, se sont toujours montrés corrects et modestes. Que, par ailleurs, ils aient constamment envoyé des rapports sur les officiers supérieurs de l’Armée – notamment en ce qui concerne le degré de confiance à leur accorder du point de vue politique – c’est plus que probable.

JE REPRENDS BASTIA

Le 11 septembre, certaines autorités locales tentèrent une nouvelle fois d’obtenir, par des négociations, l’évacuation de Bastia. La tentative échoua. Les faibles forces allemandes en furent donc retirées, pour ne pas gêner l’attaque de la brigade SS qui arrivait progressivement.
Le 12 septembre, je fis porter au général Magli, par un parlementaire, un télégramme du feld-maréchal Kesselring qui l’invitait encore une fois à collaborer, après s’être référé à leur longue coopération de plusieurs années et à sa haute estime personnelle. Je trouvai plus judicieux de mettre en même temps Magli en demeure d’évacuer Bastia et d’autres localités qui m’étaient nécessaires pour la défense de l’île, sous peine de me voir recourir à l’emploi de la force. Le général Magli répondit par une lettre pleine d’échappatoires et d’accusations.
À la suite de quoi je donnai l’ordre de désarmer toutes les unités italiennes rencontrées dans les secteurs de mes troupes. Il ne pouvait s’agir que d’unités qui n’avaient pas exécuté les accords conclus et ne s’étaient pas retirées à l’intérieur de l’île, sans doute parce qu’elles préféraient la captivité allemande à la française. Les éléments de la brigade SS dirigés sur Bastia brisèrent ce jour-là quelques résistances italiennes à Casamozza et atteignirent leur point de rassemblement au Sud de Bastia. Les Italiens réussirent à faire sauter un grand pont routier à Casamozza, après le passage des troupes allemandes. Ceci rendit l’approche plus difficile et plus lente. Mais un pont de chemin de fer situé à l’Est put être rapidement aménagé pour le trafic routier.
Je fixai au 13 septembre l’attaque de Bastia. Celle-ci ne progressa que lentement, l’adversaire tenant la route d’accès située en contrebas sous le feu nourri de nombreuses batteries habilement dissimulées sur les hauteurs au sud-ouest de Bastia. Je jetai moi-même un coup d’œil sur les difficultés résultant du terrain. Ce qui était particulièrement troublant, c’était le duel que se livraient les batteries de DCA allemandes et italiennes à des distances parfois très réduites. Je ne vis de possibilité de succès que dans une attaque de nuit, que j’organisai dans le détail, et vers vingt heures, la tête de la brigade SS pénétra dans la ville. Seuls, les éléments de la division italienne qui ne se battaient plus que pour la forme furent faits prisonniers. Les autres se replièrent dans les montagnes vers le Sud-Ouest.
Le 14 septembre, j’étais à Bastia pour y mettre sur pied la formation d’une tête de pont. Je manquais d’infanterie et dus renoncer à prendre possession de la presqu’île faisant saillie vers le Nord. Le peu que j’avais en aurait été encore plus dispersé. Quand je regagnai mon PC, le soir, heureux de la prise de Bastia et du retrait des Italiens vers l’intérieur de l’île, je trouvai mon officier d’état-major désespéré par les ordres qui venaient d’arriver. Sur l’ordre de Hitler, tous les officiers italiens devaient être fusillés, et les noms communiqués avant la fin de la journée. Cet ordre avait été donné en exécution d’une directive générale de l’OKVV, aux termes de laquelle tous les officiers italiens faits prisonniers après le 10 septembre, s’ils avaient combattu après cette date, devaient être considérés comme francs-tireurs et passés par les armes. Les officiers italiens avaient obéi à leur gouvernement légitime. La plupart des quelque deux cents officiers prisonniers avaient préféré la captivité allemande à leur remise, au moins temporaire, aux forces françaises. Ils espéraient pouvoir de cette façon rentrer en Italie plus vite. Par ailleurs, ils avaient des amis parmi leurs anciens alliés, qui les accueillirent cordialement. J’eus alors très nettement conscience que le moment était venu où il me faudrait refuser obéissance. J’appelai aussitôt le feld-maréchal Kesselring par téléphonie sans fil (sur ondes décimétriques) et l’informai que je refusais d’exécuter cet ordre.

RECONQUÉRIR L’ILE PUIS L’ÉVACUER  !

Le feld-maréchal écouta mon compte rendu sans commentaire et promit de le transmettre à l’OKVV Je fis le nécessaire pour évacuer les officiers prisonniers sur le continent, où l’ordre de les fusiller ne devait pas être connu. Je suis reconnaissant au feld-maréchal Kesselring d’avoir accepté en quelque sorte mon refus d’obéissance, sans en tirer aucune conséquence. La situation dans l’île était modifiée, à la suite des nouvelles instructions. Le chef de l’état-major OBS avait apporté, le 13 septembre, la directive de ne pas défendre l’île, mais de transférer toutes les forces allemandes sur le continent. Ceci ne rendait pas inutile la prise de Bastia. Du moins n’aurais-je plus à me soucier de soumettre l’île. L’évacuation des 30.000 hommes – dont deux tiers de l’armée de terre et un tiers de la Luftwaffe – ne pouvait se faire que par voie aérienne, au départ des deux aérodromes de Ghisonaccia et de Borgo-Bastia. La longue route orientale serait à évacuer progressivement tout en se défendant face à l’Ouest. Les contingents furent fixés à 3.000 hommes par jour. En même temps qu’ils étaient rassemblés, il fallut élargir la tête de pont de Bastia tout en continuant à assurer la sécurité de la route orientale.

Ceci entraînait une telle dispersion des forces d’infanterie que l’engagement d’actions offensives en direction du massif montagneux central devenait impensable. Même de simples coups de main contre les dépôts d’approvisionnement de Ghisoni et de Quenza, à l’intérieur de l’île, qui étaient tombés aux mains de l’ennemi, échouèrent. Il apparaît ici, encore plus nettement qu’en Sicile, que, sur les routes de montagne, les chars pouvaient être très facilement repoussés, et liquidés dans des guet-apens. Quoique la situation exigeât de concentrer toutes nos forces sur l’évacuation et la sauvegarde des hommes et du matériel, le chef de l’état-major du groupe d’armées, le général Westphal, apporta, le 16 septembre, l’ordre de l’OBS d’enlever la route de montagne qui traversait l’île du Nord au Sud et le long de laquelle l’adversaire se rassemblait, et en somme, de reconquérir l’île avant de l’évacuer. Le général Westphal était un officier d’état-major trop avisé pour ne pas se rendre compte du caractère insensé de cet ordre. Il approuva mon point de vue, que je lui exposai très énergiquement, et le défendit à son retour à l’OBS, qui me donna son accord dans la soirée. Le 19 septembre, le feld-maréchal Kesselring, qui ne craignait pas de s’exposer, arriva lui-même dans l’île et donna ses directives pour l’évacuation ultérieure.

LES DEUX DERNIÈRES SEMAINES

Les premiers jours, l’évacuation se déroula conformément aux plans. La troupe fut évacuée par air au départ des terrains de Ghisonaccia et de Borgo-Bastia, le matériel par mer via Bastia. Le 20 septembre, l’ennemi devint plus actif, tant à terre que sur mer et dans les airs. L’évacuation se poursuivit cependant, mais les liaisons de l’île avec le continent furent de plus en plus menacées et interrompues. Sur terre, les troupes régulières du général Giraud – que nous prenions alors pour des troupes gaullistes – lancèrent des attaques à partir d’Ajaccio où elles avaient débarqué. Il s’agissait surtout de Marocains et de Sénégalais, de la force de vingt-trois bataillons, d’après les déclarations des prisonniers. Ils étaient soutenus par des chars américains. Le matériel et les bêtes de somme nécessaires pour la guerre de montagne, cet adversaire les trouva auprès des troupes de Badoglio. Ainsi l’adversaire se trouvait en mesure de contourner les sûretés allemandes par les sentiers de montagne, de les couper en partie sans qu’on pût les secourir, et, pour finir, de pousser jusqu’à l’artère vitale des troupes allemandes. Dans la nuit du 2 au 3 octobre, mon PC de Bastia fut menacé. Mais je pus encore exécuter des contre-attaques au départ de la tête de pont, car, au fur et à mesure de la diminution de nos forces, le front à défendre se rétrécissait. Ainsi l’adversaire perdit encore quelques centaines de prisonniers. Nous avions fait sauter toutes les routes conduisant vers la zone occupée par nos troupes, si bien que l’ennemi ne put y amener ni artillerie ni chars. Le 21 septembre, l’ennemi avait attaqué le port et la ville de Bastia avec 21 “Liberators”, et coulé les navires “Tiberiade”, “Nikolaus”, et deux autres bâtiments plus petits destinés au transport du matériel spécial. Au cours de la nuit suivante, le port fut attaqué par 12 “Wellington”. Deux bacs furent coulés. Le 29 septembre, 36 “Liberators” attaquèrent l’aérodrome de Borgo et le rendirent impraticable. Mais les fortes batteries de DCA de 88 millimètres, rassemblées sur un espace étroit, réussirent à disperser l’escadre de telle sorte qu’elle n’obtînt pas de résultat parfait. Le soir même, le terrain était remis en état. Les transports aériens subissaient de lourdes pertes. Dans la seule journée du 25 septembre, 11 “Junkers” (avions de transport) furent abattus au dessus de la mer. Le 24 septembre, des sous-marins ennemis avaient torpillé le paquebot “Champagne” dans le port même de Bastia. Il put être remis à flot. Il reprit la mer le 27 septembre, reçut deux torpilles à sa sortie du port et coula. Le 24 septembre, j’avais transféré mon PC de Ghisonaccia à la lisière Sud de Bastia. Là, je subis une légère attaque de paludisme. C’est de ma tente que je suivais les transports, les pertes en mer et les attaques sur mes derniers aérodromes provisoires. À ma grande joie, mon fidèle ami Rohr me fit la bonne surprise de me rendre visite. L’ordre de m’attendre sur le continent ne l’avait pas atteint, ou bien il l’avait ignoré, ce qui aurait assez bien répondu à son caractère. Ainsi il partagea avec moi les deux dernières semaines dans l’île. La tête après l’évacuation des derniers éléments de la 90e division de grenadiers blindés; Porto-Vecchio dans la nuit du 22 au 23 septembre, l’aérodrome de Ghisonaccia dans la nuit du 2 au 3 octobre. Les soixante ponts de la route orientale avaient été détruits. Les installations portuaires de Bonifacio et Porto-Vecchio avaient sauté. L’aérodrome de Ghisonaccia avait été rendu impraticable par explosifs. Au terrain d’aviation de Borgo, qui n’était pas très bien équipé, s’ajoutait le terrain auxiliaire de Poretta. Vers la fin, à cause des pertes, les transports aériens ne se firent plus que de nuit. Quand ces deux terrains eurent été abandonnés à leur tour, le reste de la tête de pont de Bastia – moi compris – devint tributaire du seul transport maritime. Mais même les bateaux, du fait des sous-marins aux aguets, ne pouvaient plus circuler. Nous en étions réduits aux pontons plats et aux bacs “Siebel”. Cependant, le transport maritime au moyen de ces bateaux plats devenait de plus en plus problématique, du fait des tempêtes d’automne qui commençaient à sévir. Ils ne tenaient pas bien la mer et durent souvent faire demi-tour. Nous nous demandions chaque jour avec angoisse si notre flotte de bâtiments de transport allait enfin faire son apparition. Après l’évacuation des derniers terrains d’aviation, le 2 octobre, je rendis compte que la tête de pont ne pourrait plus être tenue que jusqu’à la nuit du 3 au 4 octobre. Ceci entraînait la perte de quelques centaines de camions. Les derniers bacs “Siebel” durent transporter un certain nombre de batteries de DCA, qui avaient été indispensables jusque-là pour la défense de la tête de pont. Elles furent chargées en dehors du port, car l’adversaire avait resserré son étreinte sur la tête de pont contre nos forces d’infanterie décroissantes, et pouvait rendre le port sous ses feux.

LA SCÈNE DE BATAILLE LA PLUS PITTORESQUE

La lutte approchait de son issue dramatique. Nous étions pratiquement encerclés: sur terre par les troupes françaises et les résistants, qui se rapprochaient de plus en plus, sur mer par les sous-marins, et dans les airs par l’indiscutable supériorité des forces aériennes alliées. Je transportai mon PC, pendant la dernière nuit, de Bastia vers le Nord, car l’ennemi menaçait de faire irruption des hauteurs qui entourent Bastia en amphithéâtre. La flotte des bâtiments de transport était arrivée et chargeait, dans le port et en dehors, les derniers canons d’assaut, les derniers chars et les dernières pièces d’artillerie. Quelqu’un eut l’idée d’incendier les camions qu’il fallait abandonner. L’incendie gagna le port, menaça les quais et dut être combattu par bateaux. La tension croissait. Nous dûmes assister les bras croisés à l’explosion de nos munitions. Pour me changer les idées et me détendre, je décidai d’aller prendre un bain de mer. Rohr, pendant ce temps, s’entretenait avec une jolie Française qui travaillait comme infirmière à l’hôpital. Vers seize heures, je montai dans une embarcation qu’on avait tirée sur la rive, afin de diriger en mer les derniers chargements et de visiter les divers embarcadères. La barque surchargée n’arrivait pas très bien à se mettre à flot, et tout autour giclaient les geysers produits par les obus qui explosaient dans l’eau. Plus au large, je grimpai sur une vedette rapide, mais, à ce moment, on s’aperçut qu’on manquait de ceintures de sauvetage. Donc, retour au port en ébullition où nous récupérâmes des ceintures de sauvetage sur un paquebot torpillé. Les batteries de DCA, qui n’étaient heureusement pas engagées contre l’aviation, tiraient sans répit sur les hauteurs. Elles avaient des munitions en excédent, puisqu’on ne pouvait pas les emporter. Ce fut, au fond, notre salut. Quand il fallut les embarquer à leur tour, il n’y eut plus que les bateaux et les pontons qui tiraient en direction des hauteurs disparaissant progressivement dans le crépuscule.

Je n’ai pas vu, tout au long de cette guerre, de scène de bataille plus pittoresque. Dans le port et entre les bateaux s’élevaient les geysers soulevés par l’explosion des obus. Les balles traceuses de nos pièces de DCA dessinaient de longues traînées lumineuses au-dessus de la ville et des terrains avoisinants. Tandis que les arrière-gardes embarquaient, les destructions préparées à l’avance dans le secteur urbain sautaient. Puis, ce fut l’obscurité; le bruit s’éteignit; un silence oppressant s’installa. On n’entendait même plus le glissement sur l’eau des bateaux qui prenaient le large. Impossible de voir comment se passaient les embarquements; je doutais encore qu’ils pussent vraiment réussir. Je me fis à nouveau conduire près de la rive, afin de me rendre compte de ce qu’il était advenu des derniers bateaux et des troupes du dernier échelon. Les officiers de mon entourage commençaient à s’impatienter. Enfin, je reçus le message d’un officier de marine me rendant compte que le commandant de l’arrière-garde avait tout embarqué et se trouvait déjà en route vers le continent. Je demeurai encore un moment auprès de l’embarcadère, afin d’emmener d’éventuels retardataires. À 23 h [le 3 octobre] je donnai enfin l’ordre qui nous soulagea tous : “En avant toute ! “. Nous prîmes la direction plein Nord, pour éviter les sous-marins. Je m’enveloppai dans mon manteau et m’étendis sur le pont, levai les yeux vers les étoiles et sombrai aussitôt dans un profond sommeil. Je ne fus réveillé qu’à l’aube, par le bruit. Le bateau était arrêté. Nous avions atteint le port de Livourne. Les officiers de marine qui avaient dirigé le transport et attendu notre arrivée toute la nuit ne nous lâchèrent pas tout de suite. Il fallut tout d’abord fêter avec eux notre arrivée (…)

Le communiqué de la Wehrmacht avait dû rassurer ma famille sur mon sort. Il avait insisté tout particulièrement sur l’évacuation de la Corse, ce qui me rassura à mon tour, d’autant plus que je reçus un télégramme de Hitler, me félicitant pour la manière dont j’avais dirigé une opération “dont on n’avait pas osé espérer une réussite aussi parfaite”. J’appris plus tard qu’il y avait eu des discussions à mon sujet à l’OKVV, dans lesquelles mes partisans eurent le dessus. Mais mon refus d’obéissance [pour fusiller les officiers italiens] m’avait fait inscrire sur certaine liste noire. Jusqu’au 10 octobre, je me reposai dans la villa Pozzo, rendant chaque jour visite à mon fils, qui attendait à Lucca sa mutation pour la Russie. Le 11 octobre, je me rendis au quartier général du feld-maréchal Kesselring sur le Monte Soracte. Là, je fus mis un peu au courant de ce qui s’était passé sur le continent. Kesselring m’avait dit lors de sa dernière visite qu’il espérait voir l’ennemi débarquer, non pas en Corse, mais sur le continent. Là, il disposerait de suffisamment de troupes pour le rejeter à la mer. Ses espoirs s’étaient révélés fallacieux. L’adversaire avait réussi son débarquement à Salerne. Néanmoins, c’était un grand succès pour nous d’avoir pu conserver Rome.

Général von SENGER und ETTERLIN

(1) L’Oberkommando der Wehrmacht (OKW) était l’organe de commandement suprême des forces armées allemandes de 1938 à 1945

Lien : Le col des goumiers

Lien : La libération de Bastia

Lien : Libération de la Corse

Lien : Les combats de la libération

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1942-1943. Occupation, Résistance, Libération Dossiers

1942-1943. Algérie et Corse. Destins croisés.

III ème Colloque de l’ ANACR 2B. “Histoire et mémoire de la Résistance corse”. 27 mai 2015. Interventions croisées de Francis Pomponi et Antoine Poletti.
L’imbroglio politique créé à Alger par les Anglo-Américains après qu’ils aient pris pied en Afrique du Nord, ne sera dénoué qu’à l’issue de la libération de la Corse; le Gl de Gaulle, intransigeant sur la souveraineté de la France, tirera argument de l’insurrection libératrice corse – qu’il n’avait pourtant pas voulue – afin d’éliminer le Gl Giraud, le protégé des Alliés, à qui il reprochera d’avoir armé, à son insu, la résistance insulaire dirigée presque exclusivement par le Front national. d’obédience communiste.

La position de la Corse entre la France et le Maghreb a fait d’elle à l’échelle historique une étape intermédiaire, un jalon entre les deux rives de la Méditerranée. Aux temps modernes, aux origines de l’implantation coloniale en Algérie, les Corses de Marseille, originaires du Cap corse, les Lenche et les Sanson Napollon, furent les agents des premières liaisons commerciales et de l’exploitation des ressources, en corail initialement, de cette rive sud, point de rencontre entre barbaresques et premiers entrepreneurs de colonisation. Au XIXème et au XXème siècle, alors que ces relations entre le Nord et le Sud se renforcent  avec la conquête de l’Algérie et l’affirmation de la présence de la France dans les pays du Maghreb, en attendant l’âge d’or de l’empire français, les insulaires se taillèrent une place particulière comme agents et acteurs de cette expansion.

Plus proche de nous, au-delà des années 1940 et de la contribution décisive des forces armées venues d’Alger pour prêter main forte aux patriotes locaux et faire de la Corse, selon le général de Gaulle “le premier morceau de France libéré”, un nombre non négligeable d’insulaires, pour des raisons d’affinité parentale ou idéologique, mêlèrent leurs voix à celles des pieds-noirs partisans de l’Algérie française. Les plus en vue allaient être impliqués dans le putsch avorté d’Alger de 1958 et dans l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle rappelé de sa retraite de Colombey-les-Deux-Eglises, On se souvient que ce fut de la préfecture d’Ajaccio que s’emparèrent les insurgés avec l’intention d’en faire une base d’intervention sur le continent1Voir  Marcel Savreux, le préfet homme à tout faire de la République, Lefevre, Nice, 1977. Les mêmes affinités se retrouvent dans le mouvement de l’ O.A.S. Autant de réalités récentes qui ont marqué les esprits et contribué à ancrer l’image d’étroites solidarités entre Corse et Algérie. Entretemps, jusqu’à la fin des années 50 du XXème siècle, l’importance numérique et économique de la colonie corse du Maroc et de Tunisie s’était accrue et les insulaires tenaient une place déterminante dans ces pays d’obédience française.

La récurrence et l’intensité  de ces liens historiques nous ont amené à rouvrir le dossier des destins croisés entre les deux pays au temps de la Seconde Guerre mondiale où des épisodes tels que la mission Pearl Harbour et l’épopée du sous-marin Casabianca semblent s’inscrire sur le même registre. Encore convient-il d’y regarder de plus près, ce qui est rendu possible par des travaux historiques relativement récents consacrés à l’Algérie au temps du régime de Vichy2Notamment Jacques Cantier, l’Algérie sous le régime de Vichy, Paris, Odile Jacob, 2002 et Christine Levisse-Touzé, l’Afrique du Nord dans la guerre, Albin Michel, Paris, 1998. Nos impressions nous éloignent alors quelque peu du concept de destins croisés et renvoient à deux entités qui n’ont pas les mêmes intérêts à défendre. Le constat portant sur la période est connoté par des situations structurellement, institutionnellement, socialement et démographiquement différentes nées d’un statut de colonie ou de protectorat qui différencie les pays du Maghreb de la Corse, département français à part entière ; la division de l’Algérie en trois départements n’y change rien quant au fond : il s’agit d’une colonie avec des colonisés et des colonisateurs qui ne vivent pas ce qui se passe en France en 1940 de manière univoque ou comparable à ce qui s’exprime en Corse ou ailleurs sur le continent au même moment.

En Algérie au temps de Vichy

La plupart des historiens, dans leurs travaux consacrés à l’Algérie de cette époque, s’accordent pour mettre l’accent sur les particularités de comportement dès l’installation du nouveau régime sous l’autorité du  maréchal Pétain. L’absence d’homogénéité du peuplement en est la cause essentielle. A la différence des colons ou descendants de colons français, à priori plus concernés par les événements, les populations indigènes, sous statut particulier et ne jouissant pas des mêmes droits que les citoyens français, se signalent par une expectative prudente, soucieuses avant tout de voir leur condition s’améliorer à la faveur de l’instabilité politique. Certes, quelques-uns basculent d’emblée dans le camp des vainqueurs dont ils font le jeu ; reste que, sans aller jusque-là et tout en demeurant soumis aux nouvelles autorités françaises, la majorité ne manifeste aucun zèle pour soutenir le régime déchu par suite de la débâcle, d’autant que l’important mouvement de repli au Maghreb des forces armées et d’une partie de l’administration vichyste a un effet dissuasif à l’égard de toute forme de contestation et que les Forces Françaises Libres, à peine naissantes et lointaines, vont être particulièrement jugulées par le nouveau pouvoir en place. C’est par ailleurs au sein de la population indigène que dominait le plus un sentiment d’indifférence, s’agissant de populations pauvres, avant tout préoccupées par leurs conditions de vie, disons même de survie,  comme l’a évoqué Albert Camus à propos de  la Kabylie3Misère de la Kabylie, ed. La Pléiade, Essais.

Tandis que le régime de Pétain s’installe en toute quiétude en Algérie, prolongement naturel de la métropole, les logiques d’exclusion ne tardent pas à s’y manifester comme un passage obligé de l’unification et de la révolution nationale, La persécution des Juifs et, à un degré moindre, d’autres catégories de population (communistes, francs-maçons et groupements divers hostiles au nouveau régime) ne se fait pas attendre et s’y exprime de manière brutale.  C’est ainsi que le décret Crémieux de 1870, qui avait accordé la nationalité française aux Juifs d’Algérie, est aboli. Le caractère particulier et précoce de cette mesure de déchéance de la nationalité affectait une catégorie sociale largement représentée en Algérie. La question juive revêtait ici une dimension particulière et réveillait des clivages anciens.

Quant à la communauté française non-juive, descendante de colons venus de France ou d’étrangers naturalisés (notamment d’origine  italienne ou  espagnole), les différents témoins ou historiens de la période s’appliquent à noter qu’elle fut loin d’être à la pointe de la remise en question du nouveau pouvoir. Paul Ruff, un universitaire israélite qui fut l’un des acteurs le plus en vue de la résistance en Algérie écrit des pieds-noirs en général : « Ils se signalèrent par un  patriotisme incontestable au service du Maréchal plutôt que dans une résistance demeurée à peu près invisible.»4Se reporter à   La première libération ; la nuit du 7 au 8 novembre 1942 à Alger, par Mme Claude Weill, Hubert Fanfani et Paul Ruff in  Matériaux pour l’histoire de notre temps, 1995.. De nombreux autres témoignages vont dans le même sens. Plusieurs mettent l’accent sur le fait que ce qui se passait en métropole, disons l’invasion allemande et l’effondrement du régime, fut ressenti de manière très amortie en raison de l’éloignement et d’un manque d’informations précises, ce qui, notons-le en passant, ne fut pas le cas de la Corse directement sensibilisée et menacée par la revendication irrédentiste italienne. Dans un passage de La Colline Oubliée, Mouloud Mammeri raconte : “Nous n’avions ni le loisir ni le goût de lire les journaux et ce fut des civils que nous apprîmes les étapes de l’avance allemande. Nous admirions l’efficacité de la ligne Maginot quand elle était déjà tournée, nous nous révoltions avec notre informateur de la félonie des Belges quand les Allemands étaient en France et plaignions Amiens au moment où déjà Paris capitulait.» La propagande vichyssoise largement répandue en Algérie a fait le reste  et l’anglophobie y fut systématiquement entretenue par les autorités au lendemain surtout de l’épisode de Mers El-Kebir aggravé par les interventions britanniques en Moyen Orient dans des zones considérées comme chasse gardée de la France. Car une autre raison fondamentale d’une certaine distanciation à l’égard de ce qui se passait en France était qu’au Maghreb on était plus sensible à la conservation de l’intégralité de l’empire en Afrique qu’à ce qui se passait au cœur de la mère-patrie et qu’apparemment le régime de Vichy donnait des gages de ce point de vue. Moins spécifique est le fait du culte de la personnalité du maréchal Pétain qui était omniprésent, et l’influence de la presse locale –La Dépêche algérienne ou L’Écho d’Alger- entièrement acquise aux préceptes de la Révolution nationale. Les mêmes observateurs ont relevé la présence particulièrement active sur ce territoire de la Légion des Combattants qui contribua à encadrer et à façonner  l’opinion publique, comme on le voit dans cette adresse faite aux anciens de 14-18 leur enjoignant « de constituer partout et dans chaque village des groupes décidés à faire respecter et exécuter les sages conseils de leur chef de Verdun et de 18.» La pression et la surveillance exercées par cette institution typiquement vichyssoise sur l’opinion publique n’est pas comparable avec ce qui se passait en Corse au sein de la Légion des Combattants du colonel Mondielli.

La Résistance – ou pour mieux dire, les résistances – à Alger avant le débarquement des Alliés ? “Un grand désordre de courage”5C’est ainsi que Malraux appréciait la Résistance en France, avant que Jean Moulin entreprenne de la rassembler dans le C.N.R. (André Malraux. La politique et la culture. Ed. Folio Essais. 1996. p.296). Evoquons le témoignage d’Honoré Gévaudan, alors policier à Alger, suivant lequel, avant le débarquement des Alliés, « Alger vivait à l’écart de l’univers, la guerre l’effleurait à peine. Les Allemands ? On en parlait mais ça n’allait pas loin. On écoutait la radio, parfois la B.B.C., mais comme ça, pour voir. Il y avait à Vichy un gouvernement qui ne jurait que par “L’Empire”, qui tenait les Arabes et qui n’aimait pas les Juifs. (…) On écoutait les vacarmes du monde. On les éprouvait peu. »6 Cité par Alain Guérin, la Résistance, livre Club Diderot 1973, tome 4.

Après l’opération Torch et le débarquement des Alliés, les choses ne semblent pas avoir tellement changé. L’esprit de Vichy perdure. En décembre 1942 on passe de Darlan à Giraud sans que les mesures répressives et iniques ne soient modifiées. La législation anti-juive -dont la  suppression du décret Crémieux- tarde à être abolie et les camps d’internement continuent à retenir enfermés les opposants au régime. Le général Giraud jouit d’un grand prestige parmi la population française d’Algérie : il a fait la guerre du Rif avec Lyautey, il a “pacifié” l’A.F.N. et a même reçu la reddition d’Abd-el-Krim.  Pour la période récente, il s’est évadé de sa prison d’Allemagne et on ne lui fait pas grief en général d’avoir aussitôt fait acte d’allégeance à Pétain et de continuer à voir d’un mauvais œil la présence de Juifs dans l’armée, ce qui ne manque pas en revanche d’irriter les résistants de l’insurrection du 7 novembre dont certains même furent incarcérés sous prétexte d’avoir joué un rôle dans l’assassinat de Darlan. Pour d’autres Français d’Algérie, Giraud a pu sauver la face et donner lieu à ce qu’on a appelé un giraudisme résistant du fait que ses velléités vichystes et son adhésion à l’idéologie de la révolution nationale n’ont en rien entamé sa détermination à se battre contre l’ennemi extérieur, fidèle à sa devise « un seul but la victoire ! ».  C’est  ce qui explique la collaboration étroite qui s’est établie, en Corse même, entre les envoyés de Giraud et les représentants du Front National, pourtant en majorité des communistes. Ils ne  connaissaient Giraud que sous cet angle du soldat déterminé à chasser l’ennemi du sol français et ils avaient tout lieu d’être satisfaits de l’aide qui, venue d’Alger, était plus efficace que celle qu’ils pouvaient espérer en provenance de Londres. Inversement, De Gaulle n’avait manifestement  pas la côte en Algérie. Kenneth Pendar, un des principaux collaborateurs du consul Murphy, parle même de « la violence des sentiments anti-gaullistes. » C’est bel et bien Giraud qui aura été le principal intercesseur des destins croisés entre le Maghreb et la Corse à partir de décembre 1942, moment du lancement de l’opération Pearl Harbour, jusqu’à  septembre 1943, date de la libération de l’île.

Corses, pieds-noirs et résistance

Il convient pourtant de faire une place particulière aux propos tenus dans les amicales des Corses d’Afrique du Nord où s’expriment régulièrement des lamentations sur le sort de la l’île qui subit le joug de l’occupant, l’attachement envers la Patrie, la République et, à partir surtout du printemps 1943, au général de Gaulle, Ces manifestations patriotiques sont le plus souvent canalisées par des notables, des élus plutôt d’obédience d’un  radicalisme bon teint. Citons ainsi en note des extraits exprimés sous forme de motion du discours du président Carlotti lors de la réunion des Corses qui se tint à Casablanca le  22 aout 1943, même s’il y a un fossé entre ces déclarations sincères mais quelque peu rituelles et l’engagement de combat dans l’action résistante.7« le groupement garde son caractère régional mais, dans les circonstances actuelles où, au même titre que sa mère patrie, la Corse reste sous le joug odieux et brutal des hordes hitlériennes et des bandes fascistes qui  voudraient l’annexer, c’est pour les Corses, au point de vue politique, une obligation morale afin d’affirmer leur indissoluble attachement à la France. Il se désolidarise nettement de ceux qui, si peu nombreux soient-ils, sciemment ou tacitement, ont accepté le servage au profit de l’Italie qui avait cru achever la France sans se battre en lui enfonçant son poignard dans le dos. Il désapprouve nettement ceux qui, si haut placés soient ils… sur le terrain politique, militaire, administratif, ont contribué à étrangler la République et à établir à la place un régime totalitaire basé sur le mouchardage et l’espionnage… Salue la part même faible des résistants corses dans la résistance d’Alger, les morts tombés et ceux fusillés à titre d’otages ou assassinés dans l’île. Donne mandat au bureau pour exprimer le fervent espoir que la foi ardente de de Gaulle qui a déjà redressé la patrie, effacera la honte de la défaite acceptée par les valets d’Hitler, redonnera à la France républicaine sa confiance et sa noble figure de grande nation et à la Corse sa fierté de demeurer française de toute son âme”.

Inversement, combien de pieds-noirs d’origine corse ont-ils servi fidèlement le régime de Vichy en Afrique du Nord à des postes de responsabilité élevés ! Pierre Ordioni, secrétaire de préfecture et dont les souvenirs sont relatés dans son  Tout commence à Alger faisait partie du lot avant de prendre ses distances. Lorsqu’à propos de la libération de la Corse on évoque le général Juin, fils d’un brigadier de Gendarmerie originaire du continent et établi à Bône, il faut rappeler que ce brillant officier, pied-noir d’origine, corse par sa mère, avait poussé très loin sa collaboration avec le régime de Vichy avant de se racheter dans l’exercice de ses fonctions à la tête du corps militaire français qui prit part à la campagne d’Italie. Peu de Corses en fait ont été volontaires pour accomplir des missions dans leur pays d’origine. Terry Hodgkinson relate en ces termes l’entrevue d’émissaires américains auprès d’Antoine Colonna d’Istria, cousin de Paulin, au lendemain du débarquement : «  Ils le questionnèrent sur ses relations avec les exilés corses vivant à Alger car il était  vice-président de la « société corse ». Crawford lui demanda s’il pouvait regrouper cinq ou six de ses compatriotes en qui il pouvait avoir confiance pour aller en Corse en mission secrète d’espionnage. Antoine Colonna d’Istria promit de faire ce qu’il pourrait et commença à sonder quelques personnes autour de lui. Il fut d’une certaine façon déçu par leur réaction. La majorité des Corses n’avaient pas envie de retourner chez eux dans de pareilles circonstances. »

Par ailleurs, il serait abusif de déduire du nombre des Français d’origine corse qui ont été mobilisés dans l’armée qu’ils étaient mus par le désir d’œuvrer à la libération de la Corse de l’occupation italienne. Le colonel Jean Colonna d’Ornano, corse de famille pied-noir d’ Alger, tombé au champ d’honneur à Mourzouk dans le désert de Lybie, est régulièrement honoré comme un héros mort pour la France, même si les Corses lui font une place particulière dans leur commémoration de la Seconde Guerre mondiale et s’il fait figure pour la période de lien symbolique entre la Corse et l’Afrique du Nord. Parcourir la liste des engagés F.F.L. originaires d’Algérie ou du Maroc pour repérer la présence de patronymes corses est un exercice assez vain car il ne permet pas d’en déduire une relation significative entre l’attachement au pays d’origine et l’engagement patriotique dans le combat contre l’ennemi. La sagesse recommande de ne pas s’aventurer sur le terrain mouvant des appartenances régionales qui sont loin d’être le principal critère en la matière. On en arrive vite à l’imbroglio de la différence à faire entre l’adhésion envers « la petite » ou « la grande patrie », distinguo qui, cédant aux modes identitaires, ouvre la porte à une instrumentalisation de l’histoire.

Ceux de Pearl Harbour

C’est bien la question qui se pose à propos de « ceux de Pearl Harbour », acteurs de l’aventure du Casabianca. Lorsque, dans les premiers jours de décembre 1942, Giraud, commandant en chef de l’armée d’Afrique, encore sous l’autorité de Darlan mais jouissant de la confiance des Alliés établis à Alger, mûrit le projet d’une opération de reconnaissance de la situation en Corse, il s’assure du concours du commandant L’Herminier, pacha du Casabianca, un sous-marin rescapé du sabordage de la flotte française de Toulon. Tout naturellement il songe à sensibiliser des Corses motivés et compétents ayant une bonne connaissance du terrain et des relations sur place pour relayer leurs actions. Ainsi fut contacté par un intermédiaire sûr, Laurent Preziosi déjà évoqué à propos de son engagement dans le mouvement de résistance de novembre. Cet instituteur demeurant alors à Alger, révoqué par Vichy peu de temps après l’avènement du nouveau régime en raison de son militantisme dans les milieux socialistes, avait renoué avec ses attaches à Marseille et en Corse. Il oscillait entre ces deux pôles et s’était impliqué, sous couvert d’une activité marchande, dans la mise en place d’un réseau en Corse avant de retourner à Alger et de se lier aux résistants locaux, juifs principalement avons-nous dit. Il participa à la première expédition du Casabianca puis, débarqué en Corse, il s’employa dans la clandestinité à activer un courant résistant à la faveur de ses relations avec des socialistes corses, à un moment où le Front National animé par les communistes n’était pas encore en mesure de fédérer les patriotes. Sans revenir sur son action sur le terrain et reprendre ce que lui-même a narré de sa mission8L. Preziosi et T. Griffi, Première mission en Corse occupée, L’Harmattan, janvier 1988. nous noterons  qu’on doit voir en lui moins un pied-noir animé par le désir de secourir sa « petite patrie » d’origine qu’un homme qui, dès son adolescence, était  idéologiquement  engagé à gauche, qui avait été imprégné de l’esprit du Front populaire et qui rejetait le régime de Vichy comme attentatoire à la République. Il avait milité à Alger dans les jeunesses socialistes et, comme Camus qu’il connaissait bien, il avait écrit dans Alger Républicain. C’est un engagement de même nature qui se retrouve chez Pierre Griffi, autre Corse d’Alger, son «  compagnon d’aventure » à bord du Casabianca . Ce dernier avait fait partie des Brigades internationales et, alors qu’il était mécanicien à Alger et déjà résistant, il répondit à l’appel de Giraud pour s’engager dans une mission qui allait lui être fatale. Rappelons encore le cas d’ Étienne Lefebvre déjà évoqué, qu’on retrouve en 1943 en Corse à bord du Casabianca débarqué sur la plage de Canella au nord de Porto-Vecchio, pour accomplir sa mission. Là encore, derrière l’engagé au service de la patrie qui reçut une solide formation de commando, se découvre le « militant » de gauche idéologiquement déterminé à se battre contre le fascisme.. Dans ces trois cas retenus parmi d’autres, nous sommes en présence de civils devenus des combattants par conviction politique avant tout.

On sait comment Paulin Colonna d’Istria a été amené à remplacer le spécialiste en espionnage qu’était De Saule, responsable de la première mission Pearl Harbour. Cet officier de gendarmerie qui était capitaine et adjoint au général commandant la gendarmerie d’Alger,  joua très tôt le rôle d’agent recruteur au sein de la colonie corse locale où il comptait des parents et amis. Il représente  cette autre catégorie de combattants engagés sur le terrain insulaire parce qu’il connaissait le pays et qu’il était en mesure de nouer des relations avec les patriotes locaux. C’est avant tout le militaire que nous découvrons en lui, l’homme de devoir et d’honneur servant la patrie en Corse où il a été appelé à le faire comme il l’aurait fait ailleurs. Qu’il ait été honoré plus particulièrement par ses compatriotes insulaires n’y change rien, il a d’abord été un soldat de métier. On peut en dire autant de Toussaint Griffi, cousin de Pierre Griffi, bien qu’il n’ait pas suivi le même parcours. Avant 1940, il n’avait pas eu d’engagement militant. Ancien engagé volontaire, il participa à la campagne de France puis il suivit son régiment en retraite en Algérie où il entra de fait en dissidence avec le régime de Vichy au point de répondre présent au premier appel des instigateurs de la mission Pearl Harbour où il rejoignit son cousin Pierre ; il se signalera après la guerre comme un défenseur zélé de la mémoire du général Giraud, lui reconnaissant le mérite d’avoir été le libérateur de la Corse en un temps où la mémoire gaulliste tendait à l’occulter, mais lui-même continuait à se présenter comme un soldat sans s’enfermer dans l’étroit horizon insulaire. Militaire aussi mais au sort tragique dès 1943 où il fut pris et fusillé par les Italiens, l’adjudant-chef Michel Bozzi, originaire de Coti Chiavari.

Les derniers Corses connus venus d’Alger, débarqués par sous-marin sur les côtes de l’île au printemps1943, peu de temps après le tragique épisode de la mission Sea Urchin de Fred Scamaroni sont ceux qui participèrent à la non moins tragique mission Frederick. Charles Simon Andrei, instituteur lié aux Colonna d’Istriaplus précisément à Antoine, cousin de Paulin, directeur d’un monoprix à Alger, paya de sa vie son engagement. Son chef de mission, l’anglo-belge Guy Verstaete, pris par les Italiens, fut aussi fusillé. Jean Acquaviva faisait partie de la mission mais on n’a pas retrouvé la trace d’un certain Chiappe qui se serait joint au groupe. Quelque peu occulté par la mémoire gaulliste plus encline à célébrer le martyre de Fred Scamaroni, cet épisode a été révélé par l’historien anglais Hodgkinson9Auteur de Frederick : la mission oubliée qui a ainsi rendu justice à ces autres « oubliés de l’histoire » aujourd’hui intégrés au panthéon du souvenir des agents venus d’Alger par voie maritime pour entrer en relation avec les patriotes locaux.

La Corse dans la géostratégie de la guerre

Vu de Corse et à l’occasion de diverses rencontres et études d’historiens, on a eu tendance à donner plus de place qu’elle n’en a eu en réalité à la Corse dans les préoccupations des politiques et des stratèges aux commandes dès le lendemain du débarquement des Alliés en Afrique du Nord. On a eu beau jeu de mettre l’accent sur la proximité  géographique de l’île par rapport aux rivages maghrébins et d’y voir une étape propice à la reconquête de la France occupée, non sans rappeler au passage les liens historiques unissant les deux bords. A se pencher de plus près sur les opinions exprimées par les grands du moment, Churchill,  Roosevelt, Eisenhower ou De Gaulle lui-même du côté français, on se rend compte que si cette perspective a été évoquée, ce fut parmi d’autres et ponctuellement, sans qu’elle reçoive quelque application de terrain de la part de ces hauts  responsables. La reconquête de l’île ne pouvait être une fin en soi pour les Alliés, non plus que la reconquête de la France plutôt conçue comme une étape dans la perspective de l’écrasement total de l’ennemi. Le choix de la remontée des forces alliées, incluant le contingent français, du Sud au Nord en empruntant la voie de la péninsule italienne après un débarquement massif des forces en Italie méridionale, s’imposa comme un moyen plus efficace que la voie corse pour porter des coups sévères aux Allemands et les obliger à dégarnir d’autres fronts.  Il faut se méfier en matière de stratégie des explications frappées du sceau du déterminisme géographique ou des options héritées d’expériences passées comme on l’a dit à propos de Giraud pour qui la reconquête de la France répondait, comme en 14, à son  slogan : « un seul but la victoire. » Avec une certaine condescendance et sans lui fournir d’appui logistique, les Alliés laissèrent  à Giraud  l’initiative et la conduite de l’opération Vésuve, ce qui ne les empêcha pas de retirer les bénéfices d’une action qui eut pour effet de libérer des renforts en hommes par suite de la mobilisation de plusieurs classes d’insulaires rassemblés à Alger puis envoyés sur le front italien. Ajoutons-y la transformation de la Corse en base aérienne d’où furent lancés des raids contre l’ennemi. De Gaulle, qui avait vu d’un mauvais œil l’opération Vésuve, s’en attribua la gloire et le bénéfice. N’en restons pas à ce propos à l’explication qui a souvent encore cours d’une initiative de Giraud qui lui faisait ombrage. En fait l’homme du 18 juin qui n’a jamais placé la libération de la Corse au cœur de ses préoccupations : comme les Anglais et les Américains il pensait que ce n’était pas là le meilleur choix. Alger affranchie de l’autorité vichyste en novembre 1942 et la Corse débarrassée de la présence italienne en septembre 1943, ont pu entretenir au niveau des représentations plus que des réalités l’impression de destins croisés, mais par la suite, les voies bifurquent. Il en restait cependant quelque chose avant le débarquement en Provence lorsque l’important contingent corse combattait dans la péninsule aux cotés d’éléments de l’armée d’Afrique avec lesquels ils partageaient des relations, des souvenirs et même des liens de parenté.

Reste un dernier point à mettre en avant dans les rapports entre la Corse et le Maghreb au cours de la Seconde Guerre mondiale, qui a pour effet de corriger l’image d’une solidarité bilatérale où la colonie corse aurait joué un rôle déterminant entre les deux pays. La parution de l’ouvrage de Michael R.D. Foot, Des Anglais dans la Résistance, dans les passages qui concernent la Méditerranée occidentale, a permis de revenir sur l’idée reçue suivant laquelle  l’acte résistant aurait été une affaire strictement franco-française. Comme le fait remarquer le regretté J.-L Cremieux-Brilhac dans sa préface à cette étude, les Alliés ont joué  un rôle déterminant à partir d’Alger où ils s’étaient solidement installés au lendemain de l’opération Torch. Ils sont omniprésents et en position de décideurs dans la plupart des missions qui, parties d’Afrique du Nord par la voie de mer, avaient pour objectif des actions de reconnaissance à partir des côtes insulaires10Cf. Flottilles secrètes en Méditerranée de Sir Brooks Richard, ed. MDV. C’est le cas de la mission  Sea Urchin de Scamaroni et d’autres que nous avons citées, dont même celle de Pearl Harbour de décembre 1942 à propos de laquelle on a pu s’étonner de la présence à bord du canot de débarquement de l’anglais Brown, espion de service des Alliés qui détonnait à tel point dans le groupe que Griffi et Preziosi, une fois débarqués sur la plage de Topiti, le contraignirent à rejoindre le Casabianca à la nage pour retourner à Alger. Cette réalité, comme le dit bien Cremieux Brilhac a longtemps été masquée par la vulgate gaulliste peu encline à faire la part belle  à l’action des alliés dans les manifestations de résistance à l’ennemi. Il était temps  que la censure soit levée pour mesurer l’importance du phénomène. L’accent a pu ainsi être mis sur le rôle de divers services d’espionnage. Des officiers du S.O.E. et des services américains, comme Crawford  ou le franco-anglais De Guélis, en contact étroit avec Paulin Colonna d’Istria11Antoine Colonna d’Istria pour sa part, avant de s’engager vraiment, avait reçu en janvier 1943, la visite du général américain Clark, organisateur du débarquement d’Alger, celle du colonel Crawford et d’un lieutenant de marine britannique.[11], se tenaient retranchés dans leur p.c de la Villa des Pins à Sidi Ferruch, siège de l’espionnage anglo-américain, où ils procédaient au recrutement de volontaires, les testaient, les sélectionnaient et les formaient aux rudiments de l’espionnage et de la clandestinité, comme cela se faisait dans les camps d’entrainement en Angleterre à l’initiative du B.C.R.A. ou du S.O.E. , avant de les « lacher » à bord de sous-marins britanniques qui prirent le relais du Casabianca. Lefebvre, Scamaroni et bien d’autres sont passés par là, quel qu’ait pu être l’acquis de leur propre expérience, car c’était un moyen pour les Alliés de s’assurer le contrôle des initiatives. C’est un aspect qui mériterait particulièrement d’être éclairci dans le cas de Scamaroni dont on dit volontiers qu’il a été envoyé en Corse par De Gaulle mais sans toujours rappeler qu’il est passé par Alger où, sans y séjourner longtemps, il n’en rencontra pas moins les agents des alliés de la Villa des Pins et en reçut des instructions. C’est sur cette note quelque peu insolite d’une intercession anglo-américaine dans les relations d’un bord à l’autre de la Méditerranée que nous mettrons un terme à ces quelques considérations qui assurément demanderaient à être mieux étayées dans le cadre d’une étude plus  approfondie.

Francis Pomponi et Antoine POLETTI


[1] Voir  Marcel Savreux, le préfet homme à tout faire de la République, Lefevre, Nice, 1977

[2] Notamment Jacques Cantier, l’Algérie sous le régime de Vichy, Paris, Odile Jacob, 2002 et Christine Levisse-Touzé, l’Afrique du Nord dans la guerre, Albin Michel, Paris, 1998.

[3] Misère de la Kabylie, ed. La Pléiade, Essais.

[4] Se reporter à   La première libération ; la nuit du 7 au 8 novembre 1942 à Alger, par Mme Claude Weill, Hubert Fanfani et Paul Ruff in  Matériaux pour l’histoire de notre temps, 1995.

[5] C’est ainsi que Malraux appréciait la Résistance en France, avant que Jean Moulin entreprenne de la rassembler dans le C.N.R. (André Malraux. La politique et la culture. Ed. Folio Essais. 1996. p.296)

[6]  Cité par Alain Guérin, la Résistance, livre Club Diderot 1973, tome 4 .

[7]  « le groupement garde son caractère régional mais, dans les circonstances actuelles où, au même titre que sa mère patrie, la Corse reste sous le joug odieux et brutal des hordes hitlériennes et des bandes fascistes qui  voudraient l’annexer, c’est pour les Corses, au point de vue politique, une obligation morale afin d’affirmer leur indissoluble attachement à la France. Il se désolidarise nettement de ceux qui, si peu nombreux soient-ils, sciemment ou tacitement, ont accepté le servage au profit de l’Italie qui avait cru achever la France sans se battre en lui enfonçant son poignard dans le dos. Il désapprouve nettement ceux qui, si haut placés soient ils… sur le terrain politique, militaire, administratif, ont contribué à étrangler la République et à établir à la place un régime totalitaire basé sur le mouchardage et l’espionnage… Salue la part même faible des résistants corses dans la résistance d’Alger, les morts tombés et ceux fusillés à titre d’otages ou assassinés dans l’île. Donne mandat au bureau pour exprimer le fervent espoir que la foi ardente de de Gaulle qui a déjà redressé la patrie, effacera la honte de la défaite acceptée par les valets d’Hitler, redonnera à la France républicaine sa confiance et sa noble figure de grande nation et à la Corse sa fierté de demeurer française de toute son âme.

[8] L. Preziosi et T. Griffi, Première mission en Corse occupée, L’Harmattan, janvier 1988.

[9]  Auteur de Frederick : la mission oubliée.

[10] Cf. également Flottilles secrètes en Méditerranée de Sir Brooks Richard, ed. MDV.

[11] Antoine Colonna d’Istria pour sa part, avant de s’engager vraiment, avait reçu en janvier 1943, la visite du général américain Clark, organisateur du débarquement d’Alger, celle du colonel Crawford et d’un lieutenant de marine britannique.

Catégories
1942-1943. Occupation, Résistance, Libération Dossiers

La collaboration au Niolu. 1940-1956

“La présente communication vient clore un triptyque * entamé en octobre 2013, lors du colloque consacré au 70ème anniversaire de la libération de la Corse.’ Il va de soi que le sujet abordé, même après sept décennies, s’inscrit dans un cadre historique et mémoriel délicat, sachant qu’à ce propos, aussi bien en Corse que sur le continent, la page est loin d’être tournée…” Hubert Lenziani **

Cela oblige le narrateur à une certaine distanciation, voire une extrême prudence, quant aux faits évoqués, sans pour autant s’abstraire de la rigueur scientifique qui s’impose, et ce, quelle que soit la réalité abordée, aussi douloureuse soit-elle.
Le choix du continuum – surtout le second millésime ­peut interpeller l’auditoire… Pourtant, à l’explication de celui-ci, on s’apercevra qu’il procède à la fois d’une logique historique et mémorielle, et ce, dans un saisissant contrepoint à la réalité et aux valeurs de la Résistance, insulaire et nationale.

1956 voit, en effet, au mois d’octobre de cette année, les obsèques à Casamaccioli, de Simon Sabiani, figure emblématique de la Collaboration. Devant une foule nombreuse, à savoir des milliers de personnes (dont plusieurs anciens collaborateurs), hommage lui est rendu, à travers un discours élogieux du maire de Corte, Me Pierucci), les honneurs militaires et la présence du drapeau du PPF [Parti Populaire Français] sur le cercueil. L’événement revêt une double valeur symbolique, et ce, seulement treize ans après la libération de la Corse ; d’une part, il s’agit d’un véritable camouflet administré aux « soldats de l’ombre » et aux valeurs défendues par ces derniers ; d’autre part, le retour du proscrit signifie que les chantres et nostalgiques de la Collaboration ont toujours leur mot à dire, même si le deuil porté à l’occasion s’inscrit également dans le cadre des relations inter familiales villageoises et personnelles (au regard des services rendus par l’intéressé lorsqu’il était député et maire de Marseille). Le socle déontologique et chronologique étant posé, il nous appartient à présent de dégager les éléments factuels et analytiques de la problématique envisagée dans l’exposé qui suit.

I. Le sabianisme : un impact non-négligeable au Niolu à la veille de la guerre

Député (1928-1936) et maire de Marseille (1931), Simon Sabiani, de par sa position et ses réseaux, a favorisé l’embauche de plus de 5000 Corses (du Nord de l’île en particulier, dont de nombreux Niolins, de Casamaccioli et Lozzi surtout), et ce, dans les 3e et 4e cantons de la cité phocéenne. Cette donnée sociologique est fondamentale pour comprendre l’influence exercée par Simon Sabiani sur une partie de l’électorat niolin, en particulier celui se réclamant de la droite pietriste (gaviniste). D’ailleurs, le leader marseillais ne manque jamais de venir se ressourcer dans son village de Casamaccioli lorsqu’il en a l’occasion. De plus, certains membres de sa garde rapprochée sont originaires du canton, notamment des communes de Calacuccia, Casamaccioli et Lozzi.

Même si la visite des membres du PPF en Corse (1937) n’a pas eu l’impact souhaité, il n’en demeure pas moins que le terreau est là pour les événements que la défaite de 1940 va induire.

II. – Calacuccia 1941 : une délégation spéciale vichyste• très impliquée

Au moment où les événements de mai – juin 1940, à leur terme (armistice du 22 juin), placent la Corse sous l’autorité• du régime de Vichy (avec la présence d’une commission d’armistice italienne), la commune de Calacuccia est la seule du canton du même nom à être d’obédience “radicale” (centre gauche landryste), les quatre autres épousant une longue tradition gaviniste (droite pietriste).

En octobre 1941, la municipalité élue en 1935 (dernières élections municipales avant la Seconde Guerre mondiale) est dissoute et remplacée par une délégation spéciale de trois membres, dont le président est Negroni Dominique. Politiquement parlant, les membres désignés sont issus du partitu gaviniste, lequel s’est toujours situé dans l’opposition municipale, et ce, depuis plus de sept décennies. Cette dissolution – illégale car le conseil municipal avait voté son budget – a pour prétexte officiel une mauvaise gestion et des dissensions au sein de l’équipe sortante.

Cependant, un témoignage recueilli auprès du fils du premier adjoint de l’époque (Geronimi Vital-Antoine) apporte un démenti aux raisons invoquées et précise : « Le conseil municipal dont faisait partie mon père a été dissout pour Gaullisme ».2 Le motif porte un nom : Résistance. De ce point de vue, la dissolution apparaît comme une réponse répressive, à caractère politico-administratif, traduisant la volonté du régime de Vichy de juguler les velléités anti-pétainistes de certaines municipalités (radicales en particulier).3

Dans ce contexte, la révocation du secrétaire de mairie titulaire, Geronimi Étienne-Joseph-Mathieu, s’inscrit dans une double logique politique et familiale, révélant ainsi l’existence de tensions dépassant le seul cadre idéologique. Il faut savoir que, depuis 1925, le groupe familial et patronymique Negroni alimente fortement le partitu gaviniste, suite à une scission au sein de la majorité «radicale» de l’époque. Ce sont surtout l’action et la personnalité du président de la délégation spéciale qui témoignent d’un climat collaborationniste, sur fond de règlements de comptes politico-familiaux, notamment à partir de l’occupation italienne, en novembre 1942.

III Entre collaboration et délation : le « cancer des âmes »

L’occupation italienne de la Corse entraîne au Niolu la présence de plus de 200 soldats italiens, auxquels s’ajoute un contingent de chemises noires, le tout réparti dans les cinq communes du canton. Le chef-lieu, Calacuccia, accueille quant à lui l’état-major, lequel est installé dans un hôtel du village. Ce point est à souligner car, deux années plus tard (juin 1944), le responsable organisation de la résistance cantonale, dans un de ses écrits, « ciblera » l’établissement en question comme étant un fief de collaborateurs.

La présence italienne va contribuer au renforcement du pouvoir du président de la délégation spéciale, lequel, d’après les témoignages rapportés « imposait lourdement ses administrés, surtout ceux qui n’étaient pas de son bord ».4 L’utilisation des deux mors du système politico-répressif ­Vichy et l’occupant italien – par le président de la délégation spéciale permet également de « donner du grain à moudre » à ceux qui lui sont proches – idéologiquement parlant, nous entraînant là sur le délicat et mouvant terrain de la délation et de la collaboration.

Le fait que nous allons évoquer, à partir d’un témoignages, au regard des protagonistes et des conséquences induites, est significatif de ce fameux « cancer des âmes », dont parle Henri Amouroux, dans le tome 5 de sa monumentale Grande Histoire des Français sous l’Occupation. Au mois de février 1943, devant l’Hôtel de France à Calacuccia, trois personnes devisent. La discussion est momentanément interrompue par l’arrivée d’écoliers proposant à la vente des photos du maréchal Pétain. Sollicité, un des protagonistes (Geronimi Étienne-Joseph-­Mathieu – secrétaire de mairie révoqué par Vichy) répond à un des écoliers : « Voilà X franc et la photo tu te la mets où je pense…». À l’énoncé de la phrase, le propre cousin germain de l’intéressé prend congé du groupe et prévient le président de la délégation spéciale, Negroni Dominique, lequel avertit les autorités italiennes. Dans les quarante-huit heures, Geronimi Étienne-Joseph-Mathieu est traduit en correctionnelle, et son épouse, directrice d’école à Calacuccia, mutée d’office à Corte.

En analysant cet épisode de la sociabilité villageoise sur fond de conjoncture, quelques observations peuvent être faites :

  • D’une part, celui-ci est l’illustration des deux réalités de l’époque que furent chez certains la délation et la collaboration ;
  • D’autre part, et ce, grâce au témoignage oral, il apparaît, dans ce cas précis, que les deux travers précités ont, pour motif indirect et plus profond, un conflit familial à caractère foncier, opposant les deux protagonistes ;
  • Aussi, la dénonciation dont est victime l’ancien secrétaire de mairie apparaît comme l’exutoire d’une rancune personnelle, voire d’un règlement de compte ;
  • Cependant, l’utilisation de l’outil répressif, pour un tel prétexte, dont rien n’indique s’il s’agit d’un trait d’humour ou d’un propos emprunt de conviction, témoigne d’un état d’esprit qui jette son auteur sur le double chemin de la délation et de la collaboration ;
  • Cette réalité – délation/collaboration – qui, dans ce cas, est loin d’être un épiphénomène, montre qu’un des ressorts essentiels de la structure clanique villageoise est ici brisé : la solidarité.

Paradoxalement, c’est précisément cette solidarité- familiale, citadine, villageoise – qui, en 1945 et après, contribuera à une épuration insulaire très douce… Pour l’instant, le caractère têtu des faits témoigne que le théâtre de l’Occupation est une scène où se côtoient âmes pures et âmes sombres, destins contradictoires, glorieux et douloureux, animés par un devoir jugé légal ou légitime, selon les convictions des uns et des autres… La Libération, insulaire (1943) et nationale (1944), se chargera, autant que faire se peut, de séparer le pur de l’impur glorifiant les uns et jetant l’opprobre de la nation sur les autres.

IV. – État des lieux : une « comptabilité » délicate

Le programme du Front national de libération de la Corse déclinait quatre objectifs majeurs :
*Chasser l’ennemi italo-allemand ;
*Remplacer le régime collaborationniste de Vichy ;
*Donner la parole au peuple ;
*Châtier les traîtres.

Le dernier objectif, selon Paul Colonna D’Istria (6), devait s’accompagner d’une épuration agissant en toute équité. Pour cela,”Il fut demandé aux patriotes de dresser, par avance, la liste de ceux qu’ils jugeaient indignes et d’articuler, contre eux, les griefs précis qu’ils estimaient fondés, de rassembler sur chacun d’eux, les témoignages nécessaires et irréfutables à la fois, de rédiger en bref, chacun sous sa responsabilité, la plainte ou la dénonciation, voire même l’acte d’accusation, dans des conditions d’objectivité absolue ».7 Ainsi, les acteurs avérés de la Collaboration : « devaient être jugés après la tourmente, en toute sérénité, quand tous les éléments d’appréciation les concernant auraient pu être rassemblés ».8

Le Niolu n’échappant pas à la règle, le responsable organisation du réseau de résistance cantonal – Lenziani Raymond-, au lendemain de la libération de l’île, adressa au Comité d’épuration un certain nombre de listes de personnes identifiées, émanant des divers responsables locaux de la résistance, afin que la Justice exerçât son cours. Néanmoins, certains faits indiquent qu’une épuration sauvage fut évitée de justesse, notamment à Casamaccioli, où un délateur fut sur le point d’être brûlé vif, n’ayant la vie sauve que grâce à une médiation de dernière minute.

Calacuccia ne fut pas en reste, puisque le président de la délégation spéciale de Vichy, menacé d’exécution par certaines personnes – dont des membres du réseau de résistance local -, dut quitter précipitamment le village pour n’y plus revenir. Concernant le chef-lieu de canton, nous possédons un document, daté vraisemblablement de juin-juillet 1944, dans lequel le responsable organisation de la Résistance évoque la situation d’un établissement hôtelier (dont nous tairons le nom par souci déontologique), avant, pendant et après l’occupation italienne.

Nous reproduisons l’intégralité du texte afin de montrer l’acuité du phénomène collaborationniste, ses divers acteurs locaux, mais également souligner les interrogations de l’auteur des lignes face aux lenteurs de la justice républicaine, nouvellement réinstallée en Corse :

«Hôtel […] à Calacuccia, Hôtel des Collaborateurs

Avant l’occupation fasciste «, l’hôtel […] de Calacuccia était le rendez-vous de ces Messieurs les collaborateurs et le lieu sacré de tous les légionnaires. Les propriétaires, collaborateurs 100 %, recevaient comme de bien entendu Colonel et Capitaine d’un même nom avec les égards dus aux représentants du Maréchal et du Président Laval. Ce complot avait pour but non seulement de proclamer très haut qu’ils souhaitaient la victoire allemande, et que de Gaulle était un traître, mais aussi de fournir des listes avec les noms des patriotes qui détestaient les Pétain et les Laval.

Pendant l’occupation, tout de suite attiré comme un aimant, l’État Major italien installa ses quartiers dans ledit Hôtel, à la grande joie de Mme la propriétaire et du capitaine. Bal, partie de carte, les plus beaux quartiers de viande (veau) achetés par Mme au marché noir, étaient offerts gratuitement à MM. les officiers. Tous les renseignements leur étaient donné sur les antifascistes et principalement sur le premier parachutage.

Après l’occupation vient la libération. Des rapports fournis au comité d’épuration auraient dû donner aux patriotes satisfaction. Hélas ! Rien n’a été fait et plus que jamais la fête continue. Le colonel fut arrêté et mis en liberté quelques jours après et envoyé en résidence surveillée dans sa belle propriété de Vescovato. Le capitaine se promène en sifflotant et complote avec ses confrères mis en résidence surveillée dans cette belle région du Niolo et comme de bien entendu à l’hôtel […] ou plutôt à l’Hôtel des collaborateurs.

Donc, propriétaire, capitaine, collaborateurs non arrêtés, et quelques autres personnalités comme le commandant Dupuis, le professeur Mondielli, etc, etc, ont formé leur ministère. Ils se réunissent tous les jours, soit à l’hôtel ou sous un châtaigner et attendent avec impatience leur départ pour la France continentale pour être incorporés dans les forces de Darnan pour essayer d’arrêter les troupes alliées qui ont pris pied en Normandie ou bien combattre les patriotes. Il serait bon de donner satisfaction à ses Messieurs mais avant il serait nécessaire qu’ils fassent un stage à Colomb Béchar ».9

En analysant, terme à terme, le contenu de ce document, une réalité saute aux yeux : à Calacuccia, moins d’un an après la libération de la Corse, le phénomène collaborationniste, loin d’être éradiqué, constitue bel et bien une réalité, sur laquelle il faut compter. Si l’occupant italien n’est plus une menace, le pétainisme et ses variantes sont toujours bien présents, et, qui plus est, animés de velléités bien identifiées. Cette situation explique la détermination du responsable organisation de la résistance cantonale quant à l’éventualité d’une action afin de neutraliser ces « forces obscures ». Néanmoins, c’est sans compter sur une constante qui brouille les cartes et explique l’absence d’une action juridique, voire répressive, à l’égard des acteurs identifiés de la collaboration : la prégnance des relations inter-familiales à l’intérieur du microcosme villageois, et, a fortiori, au niveau du canton. Cet « invariant » historique, à l’instar de la structure clanique (dont il est d’ailleurs le support) va servir de rempart à la forme d’épuration que nombre de résistants attendaient, et ce, dans l’optique du quatrième et dernier objectif du Front national : « Châtier les traîtres ». Séparer « le bon grain de l’ivraie » n’a pas été chose facile, surtout lorsqu’il s’est agi de solder les comptes de cette guerre franco-française, où les passions et les haines ce sont entremêlées de manière si dramatique. Aussi, on conviendra de la difficulté à établir une comptabilité fiable en la matière, tant les motivations des uns et des autres furent complexes, car procédant tour à tour de l’intime conviction idéologique (adhésion au pétainisme ou au fascisme), voire de l’intérêt ou du règlement de compte familial ou personne.

Alors quels chiffres ?

En 1942, selon les indications fournies par le service de renseignement de l’armée française et son homologue italien (SISM), 22 % de la population de la Corse du Nord n’étaient pas hostiles à la présence italienne. En prenant comme base les données les plus fiables, à savoir le chiffre de 1943 (rationnés), ce pourcentage, sur un effectif de 123 092 individus (pour 215 502 habitants dans l’île), représenterait 27 080 personnes, chiffre non négligeable. Bien évidemment, à ce niveau, il ne faudrait conclure, de manière hâtive et hasardeuse, que cet ensemble constitue la réalité collaborationniste. Cependant, on peut raisonnablement affirmer que, sur ce total, une bonne frange a pu rassembler plus que des sympathisants de l’Italie fasciste, associés au pétainisme (dans son cadre d’adhésion à la Révolution nationale). En étant prudent sur les chiffres, puisqu’un calcul des moyennes, cantonale et communale, au regard du total évoqué, serait risqué (qu’on en juge : cela équivaudrait, en moyenne, à 660 sympathisants par canton – 41 sur 62 – et 113 par commune – 238 sur 360…). Concernant une ville comme Bastia (32 970 habitants), Leo Micheli (un des responsables du Front National), dans un entretien accordé à Terre Corse (mensuel de la section de Haute-Corse du PCF) 10, estimait à environ 150, le nombre de collaborateurs actifs, soit 0,45 % de l’ensemble. Davantage que le pourcentage (faible, en apparence), c’est le chiffre brut qui est important, quant au caractère actif des intéressés, surtout dans le contexte d’occupation italienne.

Qu’en est-il de Calacuccia et du Niolu ? Le document que nous avons retranscrit plus haut indique que le chef-lieu de canton fut, pour certains, un espace de collaboration et de délation (d’ailleurs, le responsable organisation du réseau de résistance, fut lui-même arrêté deux fois sur dénonciation), et, à ce titre (témoignages oraux aidant), on peut estimer à plus d’une dizaine les personnes suspectes d’intelligence avec Vichy et l’occupant italien. Dans les autres communes du canton, des propos recueillis sont révélateurs d’actions de délation, voire de compromission affichée avec l’occupant (à titre d’exemple, un habitant prit comme parrain de son fils un officier des chemises noires italien). Le chiffre de plus de 70 collaborateurs, délateurs et sympathisants peut constituer une base d’appréciation fort probante, au plan quantitatif, ce qui, correspondrait, l’un dans l’autre, à 2,25 % de la population cantonale (sur ce point, une autre source – auteur d’une thèse de 3e cycle sur Simon Sabiani – nous indiquait le chiffre de 140…).

Quoiqu’il en soit, au-delà des chiffres, c’est l’impact du phénomène qui est à souligner, et, à ce titre, on peut dire que celui-ci a «cassé», rappelons-le, un des ressorts essentiels de la structure clanique villageoise : la solidarité.

V. – Convulsions mémorielles

Comme nous l’avons vu précédemment, la collaboration au Niolu ne s’est pas arrêtée avec la libération de la Corse, le 4 octobre 1943. De ce point de vue, la période comprise entre octobre 1943 et les lendemains de la Seconde Guerre mondiale, dans l’île, mérite une étude approfondie, en particulier sur les traitements réservés aux personnes poursuivies pour faits de collaboration ou autre. Les décisions – souples – des Chambres civiques et Cours de Justice, de 1945 à 1948, témoignent d’une espèce de paradoxe, à savoir que la solidarité, dévoyée, entre autres par la délation, a servi de rempart, par le jeu des solidarités familiales, à une épuration plus dure, à l’image de celles de la Grèce ou de la Yougoslavie.

Pour autant, à Calacuccia, dans le cadre des élections d’après-guerre, les enjeux de mémoire autour de la Résistance et de la Collaboration vont être incisifs et conditionner fortement le climat ambiant. Lors des municipales d’avril 1945 et, surtout, de mars-avril 1947, les rappels à ces deux référents en contrepoint seront fréquents, constituant de véritables «épées de Damoclès» planant au dessus des consciences, servant d’arguments aux uns et aux autres. À cet effet, l’extrait que nous allons produire s’inscrit pleinement dans ce contexte mémoriel, à travers la réponse qu’adressent, par voie de presse (Le Petit Bastiais du 10 avril 1947), au lendemain du second tour de scrutin, les représentants de la liste « radicale » à leurs homologues gavino-« socialo-communistes » :

« Élections Municipales de Calacuccia.

Le Patriote d’hier a donné en termes un peu charlatanesques les résultats des élections municipales qui ont eu lieu à Calacuccia dimanche dernier. Il est exact que la liste Gavino-communiste, dite républicaine et résistante (!) l’a emporté par 225 voix contre 193. Cette liste comprend sept gavinistes des plus sincères et 5 socialo-communistes d’origine très récente. Certes les chiffres parlent, mais qui vivra verra… Mais de grâce un peu de pudeur. Oui, la liste élue comprend deux ou trois sympathisants de la résistance, mais on peut affirmer qu’elle est patronnée et appuyée par un très grand nombre de légionnaires [Légion Française des Combattants], de non résistants et d’éléments notoirement hostiles à la résistance. Par contre, la liste adverse ne comprend que des sympathisants de la résistance et elle est patronnée et appuyée par les vrais résistants qui n’ont pas craint une seule minute d’affronter publiquement les foudres de Vichy et dont quelques-uns ont été en prison et l’objet de multiples enquêtes et de demandes d’internement. De ceux qui ont voté pour la liste gavino-communiste, dimanche dernier, aucun ne s’est rendu le 11 novembre 1942, sur l’ordre de De Gaulle, au monument aux Morts où se trouvaient déjà les gendarmes pour interdire, mais en vain, cette manifestation. Nous pourrions donner d’autres précisions si les gavino­-communistes y tiennent. Donc un peu de pudeur ».

La lecture de ce texte est intéressante à plus d’un titre, car elle renforce ce que nous écrivions précédemment, quant au rôle d’étalon de conscience que furent la Résistance et la Collaboration. De plus, elle confirme, si besoin est, les propos tenus, en juin-juillet 1944, par le responsable organisation de la résistance cantonale, quant au caractère actif de la collaboration à Calacuccia. Enfin, elle traduit le climat de tensions, apparentes ou larvées, au plan communal, résultante de l’impact traumatique engendré par la guerre et l’occupation.

Conclusion : exercice délicat pour une page non encore tournée…

En abordant la thématique de la collaboration au Niolu, avec une focale sur son chef-lieu, Calacuccia, nous sommes conscient d’ouvrir un chapitre délicat, au plan de l’Histoire et de la Mémoire. Cependant, nous pensons qu’il convient de le faire, en adoptant la prudence et le recul nécessaires à ce type de sujet, sans esprit de voyeurisme et sans jugement péremptoire. D’ailleurs, notre intention n’est point de juger ­c’est le rôle de l’Histoire – mais d’essayer de comprendre, en tenant compte du contexte et de la complexité de ses composantes : familiales, idéologiques, individuelles, politiques, psychologiques, bref celles relevant de la seule nature humaine…

Sept décennies après, comme le titrait Henri Amouroux dans le dernier tome de sa monumentale Grande Histoire des Français sous l’Occupation12 : “La page  n’est pas encore tournée », preuve que la guerre civile qui opposa deux catégories de Français demeure, à l’instar des propos d’Henry Rousso : « un passé qui ne passe pas »13. Au terme de notre propos, une question mériterait d’être posée, et ce, au regard des jugements cléments prononcés par les instances judiciaires de la République, à l’égard de ceux qui en combattirent la légitimité : Si le sort des armes avait été tout autre, aurions-nous assisté à la même mansuétude de la part des vainqueurs fasciste et nazi ?

* *  Hubert Lenziani, historien

 * Voir sur le site :

La résistance au Niolu

Calacuccia, une commune au lendemain de la Libération

NOTES

1 – Les deux précédents thèmes abordés étaient : La Résistance au Niolu et Les élections à Calacuccia au lendemain de Libération.
2 – Témoignage de Geronimi Antoine, septembre 1981.
3 – Il convient de souligner que, au plan national, sur injonction des autorités allemandes, Vichy procède au remplacement de nombreuses municipalités, de gauche comme de droite, et ce, par des délégations spéciales proches du régime.
4 – Témoignage de Geronimi Victor, juillet 1981.
5 – Témoignage de Geronimi Jean-Baptiste, avril 1982.
6 – Lieutenant-Colonel, chargé de coordonner l’action militaire de tous les mouvements de résistance, en 1943. Un des cinq membres – Paul Cesari – du Conseil de préfecture qui, le 9 septembre 1943 à Ajaccio, procéda au rétablissement des institutions républicaines.
7 – Paul Colonna d’Istria, in Bulletin Corse, février 1947, p. 34.
8 – Paul Colonna d’Istria, op. cit., p. 34.
9 – R. Lenziani, archives personnelles.
10 – Entretien filmé de 2012.
11 – En 1945, à la veille des élections municipales d’avril, selon un rap­port des Renseignements généraux, le groupement politique le plus important au Niolu était la Légion des combattants du Golo, laquelle comprenait 207 membres. Il s’agissait d’un vivier pétainiste dont le président – le colonel Giansily, conseiller général sortant – fut arrêté pour faits de collaboration, relâché et assigné à résidence surveillée à Vescovato.
12 – Intitulé d’ailleurs La grande histoire des Français sous l’Occupation.
13 – Henri Rousso, Vichy, un passé qui ne passe pas.