A la faveur de l’accession en ligue 1 de l’Athlétic Club Ajaccien, la Collectivité Territoriale de Corse va contribuer au financement de la mise aux normes de son stade. L’argent de la C.T.C. ira donc à un club privé après que la République, bonne mère, ait déclaré le stade d’intérêt public. C’est au tour des Ajacciens de profiter de la même manne qui s’est répandue sur le club bastiais à l’automne dernier. Pratique d’autant plus contestable que l’argent du contribuable va participer à la gloire posthume de François Coty, nom de baptême du stade situé à la périphérie de la ville au lieudit Timizzolo.
Coty côté pile, Coty côté face
François Coty ne fut pas que le self made man, « le véritable créateur de la parfumerie moderne » (1), l’homme d’affaire avisé, le généreux donateur pour des causes humanitaires, le mécène qui aida à la traversée de l’Atlantique par Costes et Bellonte, et tant de choses encore. S’il s’en était tenu à son business, s’il s’était abstenu de se mêler de politique, il n’aurait pas ruiné une réputation acquise par sa carrière professionnelle et son paternalisme de bon aloi. Celui qui dans les années 20 était une des plus grandes fortunes du monde, ne serait pas mort, l’été 1934, sur les ruines de son empire défunt et de sa renommée altérée ; fortune dilapidée par un train de vie dispendieux et les frasques de sa vie privée, dont un divorce qui lui coûta cher.
Alors quel souvenir garder de François Coty ?
Celui de l’homme qui pendant la guerre de 14-18 a généreusement continué à payer en demi-solde ses salariés qui étaient au front ? Le généreux donateur qui finança à Paris un hôpital pour les blessés de la guerre ? Et pour la Corse, une école d’horticulture ? Combien de nos compatriotes lui doivent un emploi dans une de ses entreprises ! Ça, c’est pour le meilleur de François Coty. Mais il y a aussi pour sa part d’ombre pour la postérité : son engagement pour l’extrême droite et la cause fasciste, un engagement précoce. Le parfumeur qui sent le soufre » a financé « La Marche sur Rome » de Mussolini, fait marquant l’avènement du Duce aux destinées de l’Italie. « Ce qui est sûr, fait remarquer le journaliste écrivain Bertrand de Saint-Vincent, c’est qu’en mars 1923 François Coty, « nouveau propriétaire du Figaro, est reçu par le nouvel homme fort de l’Italie au Palais Chigi. « Chez Mussolini » titre le quotidien et Coty s’extasie dans son journal : « L’Italie voit s’ouvrir une ère d’espérance et de bienfaits » (2)
Un magnat de la presse au service de l’extrême droite et du fascisme.
Coty a compris que le pouvoir de la presse pouvait servir une carrière politique dont il rêve. Le Figaro ne suffit pas à ses ambitions. « Entre 1922 et 1934, il achète ou fonde cinq journaux parisiens en commandite, en subventionne une quinzaine d’autres, (…) et place dans sa mouvance plus de trente organes de la presse régionale (3) [NDLR : dont « A Muvra », le journal autonomiste]. En juillet 1927, Robert de Flers meurt. Coty se retrouve seul patron du Figaro. Il étend son empire de papier, continue de subventionner les organisations d’extrême droite et leurs publications. Il a son propre journal, « L’Ami du peuple » diffusé 600.000 exemplaires en 1933. Le journal est vendu deux sous alors que les autres en valent plus du double. Il est « le porte-parole de la droite des faubourgs contre ‘les gros, les gras, les nantis’, les monopoles et le pouvoir de la finance (4). Il mène campagne contre les travailleurs étrangers, contre la venue en France d’Albert Eistein au Collège de France qui l’a invité.
Le déclin national et la Corse pour rebondir.
Début des années trente, l’empire de Coty s’effondre. Le Figaro ne vend plus qu’à 10 000 exemplaires – il s’en était vendu jusqu’à 600.000 exemplaires. François Coty en est débarqué par le Conseil d’administration qui « (…) est lassé par sa croisade, irrité par la folie croissante de ses propos incontrôlables » (5). Il se replie alors sur la Corse où il peut compter sur ses amis du parti bonapartiste d’Ajaccio pour essayer de relancer sa carrière politique avec le soutien du député de Corte, le chef de clan François Pietri. François Coty collabore au journal « L’Eveil de la Corse » avec François Pietri qui est aussi président des Croix-de-Feu de l’île. De 1931à 1934, il est le maire d’Ajaccio désigné par les bonapartistes. « Avec lui, fait observer Francis Arzalier, le bonapartisme prend une coloration qui le décroche de sa nature originelle, conservatrice, populiste et clientéliste. L’Eveil de la Corse multiplie les phrases admiratives pour les réussites du fascisme et du nazisme : “Par le plébiscite du 12 novembre, l’Allemagne a voté contre le communisme. La France perdrait son honneur si elle s’abstenait de collaborer, fut-ce avec les ennemis d’hier, au grand nettoyage que prépare la civilisation menacée” (1er janvier 1933). Il propose même de mettre hors d’état de nuire les réfugiés antinazis allemands et de les “parquer dans un camp de concentration où l’on pourrait surveiller de près cette vermine” (23 Mars 1933) » (6)
Et pour finir, Solidarité française à l’assaut du Parlement le 6 février 1934
François Coty bien que retiré en Corse peut encore influer sur la scène parisienne avec la formation qu’il a fondée en 1933 et qu’il préside : « Solidarité française », inspirée des milices fascistes, forte de 300.000 adhérents selon ses responsables. Les quelques milliers qui en constituent le fer de lance portent chemises bleues, short gris, bottes, ceinturons et font le salut romain (fasciste). Ils seront bien sûr présents, avec d’autres émeutiers, ce 6 février 1934, pour de donner l’assaut antiparlementaire. Parmi les troupes de choc il a recruté en les rémunérant des maghrébins, ce qui vaut à l’association le surnom de « Silidariti française ».
Quelques mois plus tard, le 25 juillet 1934, meurt à l’âge de 60 ans, François Spoturno, l’orphelin prodige d’Ajaccio qui avait pris le nom de sa mère Coti, en le modifiant : Coty, l’homme prodigue, dévoré par la politique et sa mégalomanie.
Antoine POLETTI
1/ Tristan Gaston-Breton, « Les échos » du 16.08.2005
2/ Le Figaro 14.08.2006. Page 14. Le roman du Figaro. Bertrand de Saint-Vincent.
3/ Ibid.
4/ Zeev Sternhell. Ni droite, ni gauche, l’idéologie fasciste en France. Ed. Folio histoire, Gallimard. Ed. 2012. P. 800.
5/ OP. cité /2. Bertrand de Saint-Vincent. (2) P. 14
6/ Francis Arzalier. Les Perdants. La dérive fasciste des mouvements autonomistes et indépendantistes au XXème siècle. La Découverte, 1990, p.72