Quelle ligne de conduite pour l’ANACR 2A en 2011 ? Sur quoi porter attention dans l’actualité qui toucherait à la Résistance, à son histoire et à sa mémoire ? Comment et avec quels moyens apporter notre contribution « pour que la flamme de la Résistance ne s’éteigne jamais », alors même que les rangs des Résistants s’éclaircissent ? C’est à ces questions, et sur la base des décisions du congrès d’Agen, qu’a tenté de répondre le rapport d’orientation du bureau de l’association lors de son assemblée générale annuelle qui s’est tenue à Ajaccio le 25 février.
Unité et pluralisme de la Résistance, encore et toujours.
Première préoccupation de l’ANACR, le respect du pluralisme des courants de pensée qui l’ont constituée. A cet égard, la quasi-unanimité du congrès d’Agen est remarquable parce que dans le contexte de crise que nous vivons, où l’on assiste au démantèlement du socle sur lequel les forces politiques issues de la Résistance avaient organisé la vie de la société à la Libération, ajouté à une situation internationale qui, elle aussi, est à l’opposé de celle voulue par les nations unies à la fin de la guerre…dans cette situation de crise donc, il est remarquable que notre positionnement et nos interventions sur le grands problèmes du moment, aient été approuvés très largement par le Congrès. Il faut croire que nous avons répondu correctement à la sollicitation pressante de l’actualité en respectant, et la vocation qui est la notre , et le pluralisme des courants de pensées que nous rassemblons ; réponse qui ne peut se confondre avec celles des partis, des syndicats ou autres organisations qui ont vocation à intervenir en tant qu’acteurs directs de la vie politique.
Pierre Villon, Député communiste à la Libération, Président de l’ANACR jusqu’en 1966, soulignait la différence entre une ANACR qui à ses débuts ne recrutait que des anciens des FTPF et une ANACR qui plus tard a regroupé les FTPF, noyau d’origine, avec les FFI, et même les anciens de la France Libre.
«Oh, certes, c’est moins facile que quand on était entre nous !, disait Pierre Villon, (…) Il faut discuter, faire des compromis, même quelquefois se taire sur un problème qui risquerait de diviser l’organisation. (…) S’il n’y a pas la possibilité d’aboutir à une position commune garantissant le maintien de la cohésion, il faut savoir renoncer. Cela n’est pas de l’opportunisme, faisait-il remarquer, puisque sur d’autres questions nous pouvons agir dans l’unité la plus complète et obtenir des succès».
Autrement dit, il faut se satisfaire du plus petit dénominateur commun à défaut d’un plus grand, pas aboutir à un consensus mou, à l’eau tiède, qui confinerait l’ANACR dans la célébration d’un glorieux passé et de ses valeureux combattants, s’interdisant de toute appréciation sur le présent, une résistance momifiée en quelque sorte devant laquelle nous nous inclinerions avec respect. A terme, cette attitude ferait de nous la énième association du souvenir vouée à disparaître avec des derniers résistants, et alors la Résistance ne serait plus qu’un objet d’histoire, objet de connaissance sans visée mémorielle.
La Résistance, un objet d’histoire à fort enjeu mémoriel
Alors que la résistance est à fort enjeu mémoriel, un vivier de symboles, où les acteurs de la vie politique viennent puiser. Le risque c’est donc une vision déformée, révisée de ce qu’elle fut et de ce que fut son message. Certes, les acteurs de la Résistance disparaissant, il est plus difficile aux Amis de faire passer ce message mais comment montrer la validité aujourd’hui encore des valeurs de la Résistance sans se confronter à l’actualité? Il faut s’y risquer mais au niveau qui est le notre, en veillant à se référer aux valeurs essentielles, communes à tous les courants de pensée de la Résistance, c’est-à-dire les droits de l’homme et du citoyen. Ces acquis de la philosophie des Lumières honnis par les nazis et fascistes. Et Pétain n’était pas en reste quand il déclarait pour le 150ème anniversaire de la Révolution en 1939 : «150 années d’erreur».
Écoutons Arthur Giovoni sur ce sujet. C’était en 1993, lors d’une interview à FR3 pour le 50ème anniversaire de l’insurrection de l’île :
«Je crois, disait-il, que lorsque des historiens sereins auront dépouillé le folklore, lorsque se seront tues, les querelles personnelles ou les querelles de partis, on se rendra compte que ça a été une très belle page de l’histoire notre département. (1) Une réflexion qui me vient, continuait Giovoni : que penseraient aujourd’hui ceux qui ont donné leur vie pour la liberté et la démocratie ? (…). Personne n’est autorisé à dire ce qu’ils penseraient. Ce que je crois [cependant] pouvoir dire sans trahir leur pensée, parce que j’ai connu la plupart d’entre eux, c’est que leur combat était un combat pour que la Corse reste terre française. Et deuxièmement, leur combat était un combat pour la démocratie et la liberté ; c’était un combat pour les droits de l’homme, pour la Révolution française à laquelle la Corse s’est donnée librement le 30 novembre 1789. Je crois que c’est cela qu’on peut affirmer sans crainte de se tromper…».
Se souvenir et prévenir
Par delà les cérémonies du souvenir auxquelles nous sommes attachés, c’est aussi pour prévenir d’une répétition du passé que L’ANACR existe. Prévenir qu’on en a pas fini avec l’idéologie national-socialiste, avec le racisme et l’antisémitisme, en France et ailleurs. En multipliant les exemples, le congrès a abondamment rappelé sa résurrection partout en Europe. Il ne faut jamais oublier que c’est une victoire militaire qui a mis fin au conflit mais qu’on en n’a pas fini en 1945 avec l’idéologie qui avait mis le monde à feu et à sang et “qui peut renaître plus redoutable que jamais”, faisait remarquer le Général De Gaulle.
La partie la plus visible de cette résurrection ce sont en Europe ces mouvements nationalistes d’extrême droite qui paradent dans les rues après leurs succès électoraux. Mais ils ne sont pas sains non plus pour la démocratie ces communautarismes mâtinés de religion qui réfutent la philosophie des Lumières, chacune de ces communautés se prévalant de sa culture pour «brandir le glaive de sa différence» dit l’écrivain tunisienne Hélé Béji. Tout le contraire des «Droits de l’homme et du citoyen» qui considèrent chacun et chacune sans distinction d’origine, de race ou de religion. Et il ne fait plus de doute que l’uniformisation qui résulte de la mondialisation débridée et de la construction européenne sous la houlette des entreprises multinationales et de la finance … plus de doute qu’au lieu de rapprocher les peuples, cette Europe-là nourrit des replis identitaires lourds de menaces pour l’avenir ; qu’à vouloir ainsi effacer les frontières ne s’hérissent des barrières.
De front ou par un sournois remaniement
Dans ce contexte de crise, les nostalgiques du national-socialisme partout dans le monde et de la Révolution nationale en France s’activent à réhabiliter ceux qui en furent leurs figures de proue. Dernier exemple en date, la tentative de célébration, oui la célébration, de l’écrivain Céline inscrite à l’agenda officiel de la République.
Chez nos voisins de Belgique, quatre députés flamands sur cinq demandent que soient effacés pour l’avenir :
«…tous les effets des condamnations et sanctions infligées du chef d’acte d’incivisme prétendument commis entre le 10 mai 1940 et le 8 mai 1945 [parce qu’il] est pratiquement impossible de tracer une ligne de démarcation nette entre Collaboration et Résistance». Et puis après tout, osent-ils : «… l’incorrection dont a fait preuve l’État belge à l’égard du peuple flamand a considérablement favorisé les tendances collaborationnistes».
Ce sont les mêmes arguments qu’on nous sert en Corse pour réhabiliter les irrédentistes. La France jacobine, la France laïque, aurait poussé Petru Rocca et les corsistes de «A Muvra» dans les bras de Mussolini. Et voilà absous les apologistes du national-socialisme et ceux qui ont collaboré avec Mussolini et Hitler pour la sauvegarde des minorités nationales – en Corse les irrédentistes. Cependant, pas tous les corsistes n’ont cédés à sa séduction : certains sont même passés à la Résistance comme le poète Maestrale, dissident de « A Muvra » ou Simon-jean Vinciguerra qui sera un des dirigeants bastiais du Front national. En arguant de telles circonstances atténuantes pour ces collaborateurs et en brouillant les repères, Pétain pourrait trouver grâce à nos yeux si nous admettions qu’il était de bonne foi pour épargner à la France le judéo-bolchevisme. C’est le Front populaire qui l’aurait poussé à collaborer avec Hitler. L’argument n’est pas nouveau. On pourrait même trouver des circonstances atténuantes à toutes les dictatures de l’entre-deux guerres. Voilà l’argumentation sans détour de la tromperie. Mais il est une forme, plus insidieuse cette mystification. Au lieu de cette franche contre-vérité, c’est “le sournois remaniement” écrivait l’historien Marc Bloch, fusillé par les nazis. Or, c’est bien un remaniement auquel procède ce discours qui prétend qu’après guerre, Gaullistes et communistes se sont évertués à inventer un passé glorieux et à mythifier une France résistante alors qu’elle l’aurait été si peu.
« Le chagrin et le venin »
En s’attaquant à une résistance qu’il juge peinte en rose, ce discours noirci le tableau à souhait, dénature la Résistance et fait des Français une masse consentante et silencieuse rangée craintivement derrière le Maréchal Pétain jusqu’à la veille de la Libération, avec sur ses marges une minorité de Résistants armés – pas toujours aussi patriotes qu’on a dit- et une même minorité de collaborateurs miliciens -pas toujours aussi coupables qu’on a décrit. C’est ce discours mystificateur qu’a dénoncé et mis à mal l’historien Pierre Laborie dans son dernier livre «Le chagrin et le venin». (2)
La réalité fut en effet toute autre : l’escroquerie au patriotisme du Maréchal a trompé les Français pendant un temps mais au fil des mois, l’image du vainqueur de Verdun s’est brouillée à leurs yeux jusqu’à se superposer avec celle de l’occupant à partir de 1942. La sympathie pour la résistance a grandi en proportion du déshonneur du Maréchal : la résistance armée dont le philosophe Georges Canguilhem rappelait «tout ce que l’efficacité de [sa] lutte a dû à la coopération courageuse, patiente, d’une foule d’hommes et de femmes qui n’ont jamais pensé faire plus que leur devoir et mériter d’entrer dans l’histoire». En effet, la résistance armée n’aurait pu donner toute sa mesure sans une aire de complaisance, mieux, de consentement, mieux encore de complicité de la population autour de la Résistance. La Résistance civile -celle des femmes, longtemps minimisée par l’historiographie- a apporté une aide décisive à “l’armée de l’ombre”. Ce qui s’est passé en Corse le démontre.
La mémoire généreuse, sans ressentiment. Mais pas la mémoire courte
La mémoire de la période 39-45 et celle de la Résistance qui sont la raison même de l’existence même de notre association, est objet de récupérations, de dévoiements et de révisions ; d’instrumentalisation aussi quand on confond l’État français incarné par Pétain et la nation à qui on demande de faire repentance. Repentance par exemple pour n’avoir sauvé que ¼ des 330.000 juifs présents sur le sol de France en 1940 ; discours culpabilisant, et cela en dépit des appréciations de voix autorisées comme celle de Simone Veil qui estime remarquable que grâce au peuple français les ¾ furent sauvés.
Il y a bien deux mémoires saillantes de cette période : la mémoire douloureuse du pire, celle de la collaboration qui a existé et celle gratifiante du meilleur, celle de la Résistance qui elle aussi a bel et bien existé. C’est la mémoire généreuse de la Résistance que nous voulons transmettre. La mémoire débarrassée de tout ressentiment. Mais nous n’avons pas la mémoire courte.
L’ANACR a du pain sur la planche et nous avons besoin de monde pour cela. C’est une invitation à tous pour faire des adhésions et renforcer notre organisation.
- Il n’y avait qu’un département en Corse
- “Le chagrin et la pitié”. Pierre Laborie. Ed Bayard. Janvier 2011