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Archives : éditoriaux La Corse île Juste ? Un excès d’honneur selon Yad Vashem

24 mai 2010

La demande de Maxime Cohen, responsable de la communauté juive insulaire, adressée à Yad Vashem pour que la Corse soit reconnue « Ile juste » a reçu une réponse cinglante de Paul Schaffer, Président du Comité français de Yad Vashem France : « Ce que raconte Cohen est absurde […]. La Corse n’obtiendra jamais cette distinction quoiqu’il en dise »1Corse-matin du 5 mai 2010. C’est injustifié a jugé le responsable du Comité français l’Institut International pour la Mémoire de la Shoah. Clap de fin ! on en est resté là.  Pourtant maxime Cohen aurait pu invoquer pour sa défense que Serge Karsfeld, avocat de la cause des déportés juifs en France, avait avant lui légitimé cette demande sans que rien ne lui soit opposé. C’était lors de sa réception à la Collectivité de Corse en avril 2006 à Ajaccio où il avait été invité pour les Rencontres-Cinéma-histoire organisées par l’ANACR 2A et Ciné 2000. Et qu’ Arno Karsfeld, son fils, soutien du candidat Nicolas Sarkozy, avait réitéré la promesse d’intercéder durant la campagne électorale pour les présidentielles de mai-juin 2007. C’était lors d’une réunion organisée par la Fédération des associations de Paris2Corse-Matin. 16 juin 2007 qui avait lancé une pétition pour demander que la Corse soit reconnue “Ile Juste” Demande infondée selon Yad Vashem. Explications.

La Corse avait elle aussi ses antisémites.

Durant la Seconde Guerre mondiale, la Corse est le seul département français (Il y avait un seul département pendant la guerre) d’où aucun Juif n’a été déporté3L’historien J-D Luciani trouvera plus tard aux archives italiennes trace de la déportation d’un juif réfugié en Corse. Le fait mérite d’être souligné. Mais de là à dire que «…la Corse ne s’est jamais alliée à ces crimes [nazis], mais au contraire a manifesté sa solidarité avec les persécutés en luttant et en empêchant la déportation de ses Ebrei (Juifs en langue corse)» et que «…la Corse a toujours été un sanctuaire pour les pourchassés»4Ibid II c’est, à bon compte, attribuer aux Corses des vertus qu’ils ne partageaient pas tous, loin s’en faut. Iannis Roder, responsable de la formation à la “Fondation de la mémoire de la Shoah” rappelle, à l’appui du refus de Paul Schaffer, que nulle protestation publique ne s’est élevée quand, durant l’été 1943, 57 chefs de famille Juives de Bastia ont été assignés à résidence à Asco. Il fait observer que les organisations collaborationnistes peu ou prou antisémites recrutaient large en Corse : “La Légion française des combattants” (jusqu’à 18.000 adhérents au printemps 19415Discours de Darnand à Nice en 1940, lorsqu’il lance la L.F.C. : « Partez en emportant mon mot d’ordre. Nous avons besoin que les vrais français patriotes remplacent les métèques, les juifs et les étrangers », le PPF de Doriot (jusqu’à 300 membres) et La Milice (jusqu’à 128 adhérents) étaient bien représentées en Corse. “Nous vivions dans l’angoisse et la peur, témoigne Jacob Niño, un Israélite de Bastia. Bien que beaucoup d’insulaires aient été solidaires avec nous, je ne vous cache pas  qu’il y a eu plusieurs dizaines de lettres de dénonciations adressées aux autorités”[…].” Je tiens à dire haut et fort que la population locale, c’est à dire les villageois d’Asco ont été sympathiques avec nous. Heureusement qu’ils étaient là. Ils nous ont beaucoup aidé matériellement et moralement”6témoignage recueilli par Sixte Ugolini, rapportés par La Corse Votre Hebdo 29.10.2010 au 04.11.2010.

Tous philosémites les Corses ? Non, pas tous. L’historienne Hélène Chaubin a amplement documenté du contraire. La presse pétainiste corse, à l’instar de la presse nationale officielle fustige «…les fauteurs de discorde, Juifs échappés des ghettos, francs-maçons chassés de leurs termitières, communistes impénitents, apatrides saboteurs» (Bastia journal. 21.06.1941). Et la presse catholique n’est pas en reste ; le « Bulletin diocésain » d’août 1941 justifie la persécution que les Juifs subissent «…parce qu’ils commençaient à trop s’identifier avec les peuples au milieu desquels ils vivaient et qu’ils étaient en train de perdre leur originalité ; alors Dieu a permis qu’ils fussent ramenés durement à leur destinée». Le Bulletin diocésain du 24 août 1942, juste après la rafle du Vél. D’Hiv, récidive sous la plume de Joseph Ferracci, membre du Conseil diocésain, qui ratiocine sur “la mystérieuse destinée des Juifs, justifiant les persécutions de ce peuple qui n’a pas reconnu Jésus comme le Messie”7En rupture avec cette voix officielle, des hommes d’Église étaient en dissidence. Deux d’entre eux l’ont payé de leur vie : le père Berner et le père Bitonswki, fusillés par les Allemands. Tous des Corses ces journalistes qui trempaient leur plume dans le venin judéophobe !
Voilà pour la presse des années 40-41-42. Mais les esprits avaient déjà été travaillés dans l’île, durant l’entre-deux guerres, par la presse d’extrême droite et la presse irrédentiste comme «A Muvra». À la fin des années trente, ce journal justifie les agressions auxquelles nazis et fascistes se livrent contre les peuples en avançant que les dictateurs fascistes luttent « contre la grande offensive hébraïque ourdie à Moscou et à Londres […]. Si les Juifs et les francs-maçons veulent la ruine de Hitler et de Mussolini qu’ils y aillent eux-mêmes» peut-on lire dans ce journal à la veille de la guerre.

Pourquoi il n’y eut pas de juifs déportés ?

A l’énoncé de tous ces faits on comprend que la Corse n’est pas Chambon-sur-Lignon8Pendant l’Occupation, les habitants du Chambon-sur-Lignon et des villages avoisinants s’étaient organisé pour sauver des Juifs ; un exemple de résistance civile et spirituelle unique à cette échelle qui a valu à la commune et sa région la remise d’un diplôme d’honneur par Yad Vashem. Mais alors à quoi les Juifs qui étaient en Corse9Hélène Chaubin évalue à 210 familles soit 6-800 les juifs de Corse auxquels il convient de rajouter quelques dizaines de juifs venant du continent. Conférence prononcée à Ajaccio le 15 avril 2009 au Palais des Congrès à Ajaccio. document Non publié doivent-ils leur salut ? A plusieurs facteurs :
1/ L’indifférence, mieux : la bienveillance de nombre de nos compatriotes pour ces familles juives avec lesquelles ils vivaient paisiblement depuis des générations parfois.
2/ L’occupation italienne, qui ne dure que 11 mois, advient à un moment de la guerre où les troupes du Duce ont d’autres préoccupations que les Juifs. Les Italiens préfèrent, non sans quelques succès, s’occuper de mater la Résistance.
3/ Comme partout ailleurs, les Italiens ont en Corse aussi «…la ferme détermination de ne pas laisser les Allemands -14.000 à l’été 1943- empiéter sur un terrain qu’ils considèrent comme étant exclusivement de leur compétence»10Hélène Chaubin. Cd Rom «La Résistance en Corse» Ed. AERI.
4/ A l’absence de sentiments antisémites aussi bien chez le préfet Balley que chez les sous-préfets qui trainent les pieds ; le sous-préfet Rix, F.F.L. de Bastia ne trouve même pas de Juifs dans sa circonscription ! Et pour cause. Il est intervenu auprès du consul de Turquie à Marseille pour que les Juifs de son arrondissement soient déclarés sujets Turcs11Libération de la Corse”. Général Gambiez. Hachette Littérature 1973

C’est faux d’affirmer que le salut des Juifs en Corse a tenu à la « …solidarité avec les persécutés en luttant et en empêchant la déportation de ses Ebrei”12Corse-Matin du 16 juin 2007. Quelles persécutions ? Quelles luttes ? Quels empêchements à l’antisémitisme ? Des actes individuels accomplis par nos compatriotes, il y en eut beaucoup et ils sont méritoires. Mais c’est abusif de prétendre à la distinction d’ “Ile Juste”. Les Corses furent des Français ordinaires, “Avec des bons enfants et des mauvais sujets” dirait Jacques Prévert. C’est un raisonnement spécieux qui conduit à arguer du fait qu’aucun Juif n’a été déporté de Corse pour justifier la demande de reconnaissance «Ile Juste» par Yad Vashem, voire offensant parce que ce même raisonnement appliqué aux Résistants, amènerait à conclure que, avant même les combats de la libération, n’ayant pu les sauver de la mort la trentaine de morts ou fusillés et de la Déportation quelque 500 insulaires, tous les Corses, s’en seraient désintéressés ou pire étaient consentants. Ce ne fut pas le cas. La Corse ne mérite ni excès d’honneur ni indignité.

Antoine Poletti

* Cet éditorial a été mis en ligne avant qu’un historien, Louis Luciani, ne découvre aux archives départementale l’existence d’un déportation (Corse-matin 31.05.2010). Cette information n’infirme en rien cet éditorial parce que le fait qu’aucun juif n’ait été déporté de Corse était un fait remarquable qui “méritait d’être souligné” mais pas fondamental. Voir éditorial suivant.

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